Sale temps pour sortir

Les boules

C’était un soir d’octobre, entre chien et loup, il faisait frais, mais l’atmosphère était à la fête. Dans un immense parc, le maire de Mascouche, aujourd’hui décédé, annonçait, jovial, le début des agapes. Fonctionnaires municipaux et hommes d’affaires avaient été conviés à ce souper bavarois. Un Oktoberfest avec bière, saucisses et folklore germanique au menu. C’était bien avant la commission Charbonneau, bien avant les accusations, les arrestations, les condamnations.

À cette époque, le maire de Mascouche était considéré comme le «petit roi» de cette banlieue prospère, même si à peu près tout le monde racontait la corruption qui se cachait de son mieux dans la lumière, le meilleur endroit où dissimuler les secrets les plus sombres.

La richesse de certains entrepreneurs s’affichait contre toute logique dans des maisons dont tout le monde connaissait l’adresse. L’opulence démesurée était un indice gros comme un dix roues; pourtant, on leur cherchait du stationnement. Tout le monde savait. Tout le monde avait peur. Je me souviens d’un entrepreneur en construction qui, après m’avoir donné une entrevue où il me révélait beaucoup de choses, m’avait appelée en pleurant. Il me disait craindre pour sa sécurité. Il avait peur de ne plus jamais travailler et me disait: «De toute façon, ça sert à quoi de parler? Ça ne changera jamais!»

Après des mois d’enquête, des dizaines d’entrevues, je m’étais rendue à cette soirée bavaroise sachant que j’y trouverais le politicien qui ne répondait jamais à mes messages. Je voulais avoir sa version des faits, le confronter sur plusieurs points.

C’est sa femme qui m’a vue en premier. Comme j’avais entendu dire entre les branches qu’elle et le maire de Mascouche avaient séjourné sur le yacht de Tony Accurso, je m’étais pointée, quelques mois plus tôt, dans un salon de beauté où elle travaillait dans l’espoir de la faire parler.

Ce soir d’octobre-là, entre chien et loup, elle m’avait donc reconnue et vertement engueulée. Il y avait dans son regard de la tristesse, de la peur. Dans les mois qui ont suivi, l’histoire est sortie. Son monde à lui s’est écroulé, le sien aussi. Lorsqu’il a été arrêté, j’étais là aussi. Le couple prenait des vacances à Cuba. Lui, avait perdu beaucoup de poids. Elle, portait l’angoisse sous le bronzage. Quand elle m’a aperçue à Varadero, elle s’est mise à crier.

Tout le long de cette histoire et de ces conséquences subséquentes, j’ai pensé à cette femme avec une empathie complexe. Que savait-elle des agissements de son mari? Pouvait-elle ignorer l’évidence? Elle en profitait, elle avait marié «le petit roi» de l’endroit, elle devait bien faire des liens, mais elle, elle n’avait rien fait, concrètement.

Je me souviens d’une période de ma vie particulièrement stressante professionnellement. J’arrivais chez moi éreintée. Je m’échouais dans le sofa et j’allumais la télé pour y apercevoir Véronique Cloutier qui animait un talk-show dont je ne me souviens plus du nom. C’était quelques mois à peine après que son père eut été accusé et reconnu coupable d’agressions sexuelles sur des mineures et je me demandais invariablement, en la regardant à la télé, comment elle faisait. Je me projetais et me disais que c’eût été moi, j’aurais été couchée en boule dans mon lit, loin, loin des regards. Comment fait-on pour vivre avec une telle morsure de l’âme? Comment fait-on pour survivre psychologiquement sachant que l’homme qui nous a donné la vie a agressé des enfants?

Depuis que les victimes de Gilbert Rozon ont eu le courage de passer par-delà la peur et de ne plus se dire «de toute façon, qu’est-ce que ça va changer?», je pense à elles, mais aussi à la femme avec qui il a élevé ses enfants. Comment peut-on vivre avec cette morsure de l’âme, celle de savoir qu’un homme à qui l’on a offert son intimité s’est immiscé dans l’intimité d’autres femmes de façon trouble et grise?

J’ai les boules. Une boule d’angoisse. J’écris ces lignes alors que le scandale est tout chaud et je bous d’une sorte de solidarité féminine inquiète. Bien sûr, tout cela réveille de vieilles histoires que j’avais enfouies – un professeur d’université qui m’a embrassée de force alors que je l’interviewais dans son bureau. J’ai une boule d’angoisse dans l’estomac tissée par la complexité d’être une femme.

Dans un souper de filles, récemment, j’ai presque pleuré. X, Y et Z avaient ceci en commun d’être des mères récemment séparées qui recommençaient à «dater». Elles racontaient de façon badine qu’elles essayaient la méthode Gwyneth Paltrow, l’actrice américaine devenue une sorte de gourou douteuse de la santé des femmes.

X, Y et Z se sont procuré des boules chinoises qu’elles s’insèrent quotidiennement dans le sexe pour le raffermir. «Y a un type avec qui j’ai eu une aventure qui m’a dit que j’avais la plotte slaque…» L’une d’elles a sorti les œufs de jade de son sac à main. Tout le monde riait. L’ambiance était légère. Ma boule à moi était lourde dans mon ventre, fouettée par la violence de cette assertion rapportée avec une étrange candeur.

J’ai pensé à ma mère qui m’a toujours dit: «Ton corps est un cadeau, tu choisis à qui tu le donnes.» J’ai pensé à ma mère qui m’a parlé du respect de son corps et du respect attendu des hommes pour le corps de la femme. Et j’ai dit aux filles, les larmes aux yeux: «Vous, votre maman, elle ne vous a pas dit ça?» Et j’ai pensé à la lourde responsabilité des mamans qui doivent transmettre aux petites filles tout un appareillage de défense contre les agressions des hommes, mais aussi contre les agressions qu’elles s’imposent elles-mêmes. J’ai un peu cassé le party.

J’ai les boules.

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