Sale temps pour sortir

Les signes émotifs ostentatoires

— Allllllloooooooooo!

Ça fait quelques mois que je le remarque. Il y a quelque chose dans l’air ambiant qui se traduit par l’élongation de salutations dans les contextes sociaux.

— Alllllloooooooooo!

On laisse traîner l’accent tonique impunément pour gonfler un message simple qui constitue à reconnaître oralement la présence de quelqu’un, d’une sorte d’empathie caramélisée. Comme si le fait de prolonger le «o» de «allo» ou le «a» dans «comment tu vaaaaaaas?» conférait une empathie, une gentillesse qu’il semble de mise d’accentuer.

Ne suffit-il plus de demander à quelqu’un s’il va bien? Il faut l’investir d’une couche de beurre, l’air du temps ne goûtant pas la sobriété du sentiment ou l’âpreté d’une certaine réserve.

— C’est dooooonc ben l’fuuuuuunn c’qui t’arrives!

— T’as l’air bieeeeennnnn!

L’intention emphatique de l’interlocuteur est mise de l’avant, s’impose. Elle est plus importante que la réponse recherchée, sans doute. Et puis, toutes ces questions ou tous ces commentaires s’accompagnent généralement de mimiques faciales un peu figées; de sourires qui sont l’équivalent des accents toniques allongés. Le visage que l’on veut donner de l’enthousiasme, de la bonté, de la bienveillance. Le visage d’une joie forcée de show de variétés.

Comme je suis la fille spirituelle du schtroumpf grognon, ces calories vides me tombent sur le cœur. Dans le registre du bon sentiment, le bon sentiment ne devrait-il pas se suffire à lui-même? Pourquoi faut-il lui faire subir une enflure?

— T’es en fooooorme?

L’étirement des voyelles et les sourires en pointe de tarte sont-ils la version contemporaine de ce personnage créé par Lise Payette dans les Dames de cœur qui offrait à tout le monde, tout le temps, «un p’tit café», montrant par cette offre sa sympathie symbolique? Un personnage qui a d’ailleurs marqué le Québec parce que, justement, ce sentiment de bienveillance sonnait toujours tellement faux, parce qu’il était caricatural.

Ça vaaaaa? Il y a quelque chose de suspect dans cette façon d’appuyer sur la touche. L’indice peut-être qu’on essaie de se convaincre qu’on est toujours vraieeeeeemmmment capable de s’intéresser à l’autre. J’AI ENVIE DE T’ÉCOUTER. En gras, en majuscules et en surligné? En plus, au Québec, on a tendance à allonger les noms indûment. On souffle dans le nom comme dans un ballon. Ce qui rajoute à l’effet guimauve.

— Emiiiiiiilie….. allllloooooooooo.

Mon chum s’appelle René. Mais personne ne l’appelle comme ça, plutôt comme ceci: Renééééé. «Comment va ton beau Renéééééé?», «Comment il va Renééééé?»

L’inflation sonore du mot serait-elle le reflet de la montée en flèche du «bon sentiment» sur les marchés boursiers? Un tic de langage sonore qui met peut-être le doigt sur un p’tit bobo? On a voulu encadrer les signes religieux ostentatoires, je me demande si on ne devrait pas réfléchir à l’adoption d’une Charte pour baliser l’émotion ostentatoire…

— T’es donc ben beeeeellle!

— J’adooooooore ça!

— Je capooote!

— C’est tellllllllement boooooooooon!

On tombe en pâmoison ou on déteste. On encense ou on vilipende. Entre une sorte de douce flagornerie généralisée exacerbée par les réseaux sociaux, qui sont un piège à compliments et l’expression de nos détestations intempestives et nombreuses, il n’y a pas de gris. Point de salut entre la haine et l’adoration. Tout est en rose ou en noir. J’aime, je hais. Il n’y a plus de classe moyenne du sentiment. On aime les gâteaux à trois étages avec du crémage, les «alloooooooooo» aussi. Est-ce un mimétisme sentimental? Recréons-nous dans la vie la même orgie de sentiments étalés dans toutes ces téléréalités où l’on «adoooore» certains participants et où l’on en élimine d’autres avec férocité?

Autrement dit, est-ce qu’on n’en ferait pas un peu trop, tout le temps? Juste un p’tit peu trop?

J’ai dû écouter mille fois Famous Blue Raincoat. C’est ma chanson préférée de Leonard Cohen. J’en goûte les accords en mineur, le texte un peu trouble qui me rappelle le gris de l’hiver. Je l’ai écoutée en pleurant, en rêvant, en réfléchissant. J’aime la mélancolie sobre de notre poète montréalais. La mélancolie sobre… Un sentiment tout en contraste avec l’amour et la fierté intempestive qu’on lui porte ces jours-ci. Si Richard Desjardins réécrivait aujourd’hui Le bon gars, je crois qu’il pourrait aisément remplacer Rivard par Cohen («M’as m’acheter des records de Leonard…»), parce que tout le monde trouve ça fooooooormidaaaaaable.

Le chapeau qui rappelle celui de Cohen sur le M de l’aéroport de Montréal? «HONNNNNNNN!» La murale au centre-ville? «Wooooooooowwwww!» L’exposition au MAC? «Suuuuuuuuuublime!» Le show au Centre Bell? «C’était bôooooooooooo!» Oui. Tout cela sans doute, mais c’est juste beaucoup, c’est juste un petit peu trop.

Eille, sallllllluut, mon beau lecteur. T’es donc ben fiiiiiinnnn de m’avoir lue.

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