Sale temps pour sortir

Le prince charmant est un camion

La voix de baryton de Dan Bigras s’élance dans toute sa virilité: «Le Dodge Ram: le courage, la légende…» Et ça me fait sourire chaque fois d’une sorte de perplexité amusée. Le camion courageux, sans peur et sans reproche est sans doute la représentation la plus positive de la masculinité que je vais voir ce soir. Tout de suite après vient une annonce d’un restaurant où un homme se fait dicter ce qu’il va manger par sa blonde castratrice. Et comme un benêt un peu lourd, il regarde la caméra et dit: «Je fais toujours ce qu’elle veut.»

Tiens, le téléroman peut commencer. C’est l’histoire d’une fille névrosée qui lâche son mari pour un gars pas fiable qui a une boutique de tatouage. Il est beau, il fait des tattoos, mais est-ce que je l’ai dit? Il n’est pas fiable, il ne sait pas trop ce qu’il veut et a peur de l’engagement. On est loin du camion courageux. Mettons qu’entre Hubert et un Dodge Ram, je n’hésiterais pas trop longtemps.

En parlant d’hommes, le mien est parti en voyage quelques semaines et je m’ennuie. De lui, bien sûr, mais je m’ennuie surtout tout court. Dans notre pays de neige qui a neigé et d’avertissements de pluie verglaçante et de tempêtes hivernales, je prends très au sérieux les avertissements d’Urgences-santé de ne pas aller me péter la gueule sur les trottoirs glacés de ma ville. Et puisque j’ai horreur de me battre contre le monstre du froid éolien, j’abdique et je contemple ma télé. Et je suis étonnée par ce que j’y vois; un mâle perdant, perdu, mou ou torturé ou pas fin ou maladroit. Bref, sauf rares exceptions, il n’y a aucun personnage de mâle dans notre production téléromanesque qui m’inspire de pensées impures. Toujours prompte à discuter de l’état de notre inconscient collectif magané, j’ai téléphoné à une copine sociologue pour échanger sur nos bébittes nationales. Elle m’a coupé la parole à «représentation négative des hommes dans nos fictions».

— Emilie, c’est complètement ringard ce sujet. Ce débat appartient aux années 1990 et à l’époque d’Ovila Pronovost et de ses contemporains, les Jean-Paul Belleau et autres «perdants» paradigmatiques. Enjeux, l’émission Enjeux qui a disparu il y a longtemps avait fait un reportage, tu te souviens? Luc Picard qui venait de faire Noum dans L’ombre de l’épervier nous disait qu’il en avait assez de jouer des hommes sans colonne. Ben, ça, c’est terminé.

— OK. Alors, nomme-moi, ma chérie, un seul personnage mâle inspirant dans notre fiction actuelle et que tu aurais, mettons, envie de fréquenter…

— Ben, il y avait les gars dans 19-2

— Hum… santé mentale fragile.

— Il y a le capitaine dans District 31, c’est un bon gars.

— Oui, mais, c’est un mononcle. Le reste de sa gang, on peut pas dire que ce sont des modèles de camion Dodge Ram. Courage et légende! Et disons-le, dans les dernières années, les gars, mettons dans Les invincibles, inspiraient pas tellement l’amour. D’éternels adolescents ineptes et perdus. Que dire des gars dans CA, incapables de s’engager ou complètement dominés par une germaine maléfique…

— Ben tu vois, moi, c’est pas tant la représentation des gars que je trouve angoissante, mais la représentation des femmes de notre génération. Elles sont toujours au bord de la crise de nerfs. C’est comme un long, long film d’Almodovar remixé à la sauce Sex and the City. Les filles sont toutes complètement névrosées. Il y a un téléroman que je voulais écouter, mais j’ai lâché au deuxième épisode parce que les femmes crient tout le temps, pleurent, se soûlent…

Si certains ont vécu une enfance à l’eau bénite, je suis de cette génération qui a grandi à l’ombre de l’écran cathodique. Les séries les plus marquantes de mon histoire avec la télé sont sans doute celles que j’ai regardées enfant: Lance et compte et Les filles de Caleb constituent, encore pour moi, des références culturelles incontournables.

— Alors, viens que je te résume ça, ma chère amie sociologue: Pierre Lambert, le courage, la légende ont été remplacés de nos jours par un camion et Émilie Bordeleau est devenue une femme dans la trentaine en burn-out qui ne rencontre pas l’amour, qui a des parents très «névrosés» et qui boit beaucoup trop de vin blanc ou déménage avec des colocataires pour mettre du piquant dans son existence complètement chaotique.

— Ce que je n’aime pas avec vous les journalistes, c’est que vous avez tendance à ne pas faire de nuances pour que votre explication de choses complexes soit plus percutante.

Ça se peut bien, mais n’empêche. Si j’interroge ma télé et que je lui demande «Miroir, miroir, dis-moi ce que nous sommes devenus?», ma télé me dit quelque chose qui m’énerve pas mal. Car si je comprends bien, elle veut me dire que les hommes sont désemparés devant les changements sociaux. Notamment par les résultats concrets du féminisme. Ils ont de la difficulté à trouver leur place dans la société où ils sont dominés, et donc victimes de leurs femmes castrantes. Elle me suggère aussi clairement que la libération de la femme vient avec une surdose d’hystérie pour les femmes libérées, tu sais c’est pas si facile!

J’ai téléphoné à Stéfany Boisvert, une chercheure de l’UQAM spécialiste de la représentation des genres à la télé, qui m’a confirmé cette intuition: «C’est une vision répandue dans la société et donc dans notre fiction que cette émancipation des femmes rend tout le monde malheureux. On était plus heureux avant quand c’était plus simple.» Ouin. C’est vrai que Rosanna dans Le temps d’une paix n’était pas hystérique et que Joseph-Arthur était vachement sympathique.

Bon. Il est temps que mon homme revienne et que le printemps se pointe, il faut que je sorte de mon divan et que j’arrête de faire de la gérance d’estrade à cinq sous sur notre inconscient collectif qui valorise plus… les camions que les hommes.

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