Sale temps pour sortir

Le party de retraite

J’étais toute jeune, il avait les cheveux blancs. Je commençais ma carrière, il terminait la sienne. Je prenais tout au sérieux, il prenait tout avec un grain de sel. Michel et son immense talent d’animateur de radio, mais aussi d’être humain. Michel et sa vache volante.

Cela faisait à peine quelques semaines que je travaillais dans ce bureau, c’était ma première vraie de vraie job. J’y avais été engagée pour remplacer une employée qui était partie en burn-out et ça donnait le ton. Il y avait eu un changement de direction et avec cela de nouvelles exigences, des coupes. Bref, mes collègues avaient la mine longue et chialaient beaucoup. Ma voisine de bureau soupirait constamment et, comme c’était elle qui était responsable de me former, elle terminait souvent nos échanges avec une posture victimaire: «Tu ne resteras pas de toute façon, tu vas t’en aller comme les autres!», «De toute façon, avant que tu ne sois vraiment efficace, cela va prendre des mois.»  

Tout cela était bien lourd et, en effet, je me demandais vraiment si j’allais rester dans ce bureau où il semblait manquer désespérément d’oxygène.

Et puis la vache volante est arrivée.

Je ne sais pas où il avait déniché cet objet, dans quel magasin de jouets formidable il l’avait acheté, mais un lundi matin, nous avions tous rencontré «Meu-Meu». Il s’agissait d’une vache en papier carton, à peu près de la taille d’un veau, avec des ailes roses et noires. Michel avait dû l’installer pendant la fin de semaine pour nous faire la surprise, car elle était suspendue au plafond par un fil et voguait dans la grande salle où tout le monde travaillait. «Meu-Meu pourra nous surveiller et observer tous nos dysfonctionnements», avait annoncé Michel.

Quand Michel voulait témoigner de son exaspération à propos d’une consigne stupide de la part de la direction ou, encore, décourager un collègue amer de prononcer des propos mesquins, il ne disait rien du tout, levait la main et donnait une petite tape sur les fesses de la vache de papier qui déployait ses ailes et se mettait alors à tournoyer dans le ciel du bureau en émettant des meu-meu mécaniques et incongrus.

Cela déclenchait, évidemment, l’hilarité générale.

Pince-sans-rire, Michel se levait, baissait ses lunettes sur son nez et demandait à l’assemblée de bien vouloir cesser ce tapage d’écoliers. Discrètement, il arrêtait le mécanisme de la vache volante et tout le monde continuait à travailler avec le sourire aux lèvres.

À une époque où la moindre remarque sur mon travail m’angoissait et où je souffrais affreusement d’un syndrome de l’imposteur, Michel me rappelait sans cesse, à coups de meu-meu, que très peu de choses dans la vie constituent réellement «la fin du monde» et que beaucoup des énervements qui sont le propre de la vie professionnelle ne méritent, en fait, que des meu-meu qui flottent en rose et noir.

Inutile de dire que je suis restée plus longtemps que je ne l’avais prévu dans ce bureau-là. Michel est devenu un mentor qui, avec beaucoup d’humour et de patience, m’a montré bien des choses dans mon métier. J’ai découvert avec lui, surtout, à quel point le travail est un lieu de camaraderie, pour ne pas dire, souvent, de tendresse. Dans l’aquarium où nageaient les névroses de tout un chacun, Michel était le poisson-clown, mais surtout celui que je croyais immuable. Or, Michel a pris sa retraite et sa vache avec lui.

Cela fait des années que je suis sans nouvelles de lui. Je ne lui en donne pas non plus. Nous nous sommes appelés pendant quelques années à nos anniversaires et puis, doucement, nous avons cessé de le faire. Il y a des collègues qui partent et on s’en fout un peu. Il y en a d’autres, on se dit «bon débarras!», mais il y a, surtout, tant de camarades précieux, drôles et inspirants avec qui l’on se jure de garder le contact, d’aller prendre un verre, et puis la vie passe et elle passe vite… et on se perd de vue.

Il en va ainsi du monde du travail comme des camarades de classe ou ceux rencontrés en vacances. On tisse des liens dans des circonstances particulières avec des gens que l’on n’aurait pas rencontrés ailleurs. On vit ensemble des stress, des aventures, des succès, des défis, de grandes joies ou de grandes peines, des maladies, des mortalités, des naissances, de petites frustrations et des mini-victoires. On se confesse, on potine, on s’écoute, on se conseille, on s’émule, on se fait rire.

Je suis donc toujours un peu angoissée lorsqu’on me convie à un party de retraite. Je redoute le mauvais vin et les orateurs maladroits, je crains le moment dans la fête où je vais me demander comment font les poissons rouges pour vivre en dehors d’un bocal. En fait, je suis nostalgique d’avance puisque les partys de retraite sont comme une petite cloche qui sonne la fin d’une récréation; la fin annoncée du plaisir que j’ai eu à côtoyer Johanne ou Sylvie ou Gaétan ou Louis.

Le party de retraite, c’est le rappel brutal que le temps, qui semble pourtant souvent s’embourber d’une tempête dans un verre d’eau à l’autre, passe tout de même. Et hop, sa vie professionnelle est derrière lui ou elle, déjà.

— Tu viens au party de retraite de Virgile?

Comme la vache volante, le party de retraite nous fait relativiser bien des choses. Bien que plusieurs collègues partis me manquent, je ne songe à leur absence, au quotidien, que très rarement. C’est rare que je me dis: «Ah! Tiens… Prométhée n’est plus là…»

Personne n’est irremplaçable, dit-on. Personne. Il y en a qui ont tendance à oublier cela et à se bercer d’illusions. Ils devraient peut-être fréquenter un peu plus les partys de retraite, rappel plein de chaleur et d’humanité que nous ne faisons que passer dans la vie comme au bureau et que durant ce séjour, il est important de pouvoir rire ensemble et voler sur une grosse vache en carton rose et noire.

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