Sale temps pour sortir

Le fil magique

Quand ma maison a passé au feu, il y a deux ans, ma compagnie d’assurance a envoyé chez moi «du personnel récupérateur», une escouade un peu absurde, chargée de récupérer parmi les cendres les objets récupérables. Quelques-unes de mes possessions, parmi les plus précieuses: des meubles, des tableaux ont donc été restaurés et nettoyés. On m’avait soumis des devis de restauration. Je savais ce qui, de ma vie matérielle, avait donc des chances de survie.

Les mois ont passé. Je me suis trouvé une maison après avoir vécu six mois à l’hôtel et j’ai appelé les «sauveurs d’objets» pour qu’ils viennent me livrer meubles et tableaux restaurés. Le miroir de ma grand-mère Gertrude, la table de mon arrière-grand-mère Émilie, une sculpture de mon grand-père Réal, un tableau avec un immense cœur que j’ai acheté lors de mon premier reportage à l’étranger.

Bref, j’avais choisi d’investir dans la restauration d’objets qui me racontaient mon histoire, qui racontaient celle de ma famille. Des objets comme des racines.

Quand les livreurs sont arrivés, il y avait un bonus. Deux boîtes de cochonneries. Des ampoules, une efface, des crayons Bic qui avaient été récupérés, nettoyés, pris en photo, numérotés, emballés dans des sacs individuels. Le tout formant un catalogue hirsute de bidules, de ceux que l’on ne voit plus, car ils s’accumulent dans des tiroirs que l’on n’ouvre jamais.

Dans ces boîtes, cadeau de Noël inutile, il y avait aussi au moins une quinzaine de fils ressuscités, donc de ma boîte de fils. Vous en avez sans doute une, aussi! Une ostie de boîte avec toutes sortes de fils enchevêtrés qu’il faudrait un jour démêler et dont on ignore le plus souvent l’usage d’origine, mais qu’on garde parce que… parce qu’on ne sait jamais? Parce qu’on est un peu cons? Parce que.

Tiens, le chargeur de mon BlackBerry! Ah, ça! Le fil reliant une vieille imprimante à un ordinateur que je ne possédais plus depuis… depuis l’université? Toujours pratique! Le fil pour transférer des photos d’un appareil photo que je n’utilisais plus depuis mon secondaire. Le fil d’un défunt DVD. Et d’autres que je ne reconnaissais même pas.

Pour l’amour du ciel, pourquoi avais-je gardé autant de fils inutiles dans ma maison? Croyais-je en un pouvoir magique qui me ramènerait dans les années 1990?

Bref, ces fils me racontaient une histoire de notre évolution technologique, mais ils constituaient une preuve irréfutable et matérielle de ma connerie. L’Homme a devant l’objet qu’il ne comprend pas trop, et devant l’évolution technologique, une attitude complètement irrationnelle qui prouve que nous ne sommes pas si évolués que cela.

Je n’avais pas jeté le fil du BlackBerry abandonné pour le iPhone. Pourquoi? Est-ce que je croyais sincèrement qu’un jour je pourrais peut-être me resservir d’un BlackBerry? Et le fil du VHS. Par quelle espèce de détour inusité dans mon cerveau ai-je pu me dire: Heille, peut-être qu’un jour je vais avoir envie d’utiliser un VHS? La déférence de l’Homme devant l’objet inanimé est insondable.

Dieu que nous pouvons être nonos.

Dans l’entrée de la maison d’une vieille amie, super brillante au demeurant, il y a une petite table avec, dessus, un bol rempli de clés. Une quarantaine de clés.

— Carole, c’est les clés de quoi, ça?

— Je le sais plus, mais là-dedans, il y a sans doute des clés importantes et j’ai peur de les jeter et de pas pouvoir ouvrir une de mes portes, alors je les garde toutes…

— Mais les clés de ta maison et de ton auto sont sur ton porte-clés, non?

— Oui, mais j’ai comme peur qu’il y ait dans ce bol une clé importante…

Les êtres humains ont peur d’être coincés, de ne pas pouvoir ouvrir une porte, même s’ils ne savent pas de laquelle il s’agit. L’humain, touchant de niaiserie naïve, a peur de ne pouvoir réanimer un objet un peu magique même s’il ne sert plus à rien.

Récemment, je suis allée chez un de mes vieux chums pour l’aider à faire ses boîtes. Ça fait 15 ans qu’il habite le même appartement et il déménage. Nous avons jeté mille affaires sans trop y penser. Jusqu’à tant que je tombe sur la fameuse crisse de boîte de fils, plogues et autres chargeurs et télécommandes mystérieuses.

— François, est-ce que tu les utilises toujours? Je jette le tout?

François s’est arrêté net. Séreux, inquiet.

— Non, non, non, jette pas ça!!! Je vais regarder ça plus tard, je sais pas ce qui est encore bon là-dedans.

— Quoi? Tu as peur que si tu jettes un fil, tout à coup un jour tu perdes le fil? Cette télécommande, elle ouvre quel appareil?

— Je le sais pas, mais c’est pas grave, on sait jamais. Sans blague, Émilie, touche pas à ça. Je suis sérieux.

Au fond de l’urne technologique, il y avait un PalmPilot. Vous vous souvenez du PalmPilot, sorte de dinosaure du BlackBerry, l’Homo sapiens du iPhone? Et puis, petit trésor enseveli tout au fond de ce musée très personnel, postmoderne, une pagette.

— François, sans blague, tu vas garder ça pourquoi?

— Je sais pas trop, je sais pas. Ça peut être utile? Regarde, c’est mon iPod, le fil doit pas être loin…

Et soudain, j’ai pensé à ma grand-mère qui gardait dans un tiroir des photos de saints et des médailles religieuses. Saint Machin contre le feu, saint Truc pour la protéger des souris, un autre pour la protéger de la maladie. Il y avait le saint qui aidait tout le monde à retrouver des objets perdus et différents chapelets dans différentes matières, car ils remplissaient différentes missions. Ce tiroir était un véritable foutoir, un temple du «au cas où j’en aurais besoin»!

Alors, l’évolution technologique nous a-t-elle fait évoluer?

Allez chercher votre crisse de boîte de fils inutiles et posez-vous la question.

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