Sale temps pour sortir

Les larges épaules du Gaspésien

Il pleut délicatement sur mon toit dans le Plateau-Mont-Royal. J’écoute des morceaux d’Erik Satie. L’air est doux et le temps coule lentement en ce samedi consacré à prendre le temps de ne rien faire. Par la fenêtre, je regarde les lilas et j’ai le cœur au large, l’âme en Gaspésie sur un banc de bois inconfortable de l’église de Cloridorme, posée devant l’immensité gris-bleu du fleuve, où j’écoute des dizaines d’enfants de la côte chanter le répertoire, difficile pour des enfants, de Pierre Flynn. C’était peut-être en 2004 ou 2005.

Depuis, j’y ai entendu, dans cette église, cette même chorale, année après année, chanter les répertoires de Paul Piché, de Richard Séguin, de Daniel Boucher, etc. Que l’on aime ou pas ces artistes, il y a une émotion très puissante qui se passe en dedans lorsqu’on entend des enfants chanter par cœur, dans cette immense église de ce tout petit village, notre poésie, notre chanson, nos mots. L’incarnation d’une éducation culturelle hors-norme dans ce Québec qui se célèbre si peu lui-même, car il s’aime si peu, et est si peu fier de ce qu’il est. Ici, fédéralistes ou souverainistes, gens de gauche ou de droite, scolarisés ou analphabètes, riches ou pauvres, mais les mêmes mots, d’une même langue. C’est un tour de force que réussit depuis des décennies la Petite École de la chanson du Festival en chanson de Petite-Vallée. Réunir des enfants de tous les villages de la péninsule et donner, l’espace d’un concert, aux gens qui sont là l’impression d’appartenir à un tout culturellement cohérent.

Petite-Vallée est situé juste après le village de Grande-Vallée, juste après la grande côte de Rivière-Madeleine où se situe l’une des plus grandes passes aux saumons au monde. Jusqu’en 1976, année de l’élection du premier gouvernement de René Lévesque, ce joyau de la pêche était un club privé appartenant à la Domtar. Beaucoup de Gaspésiens du coin y travaillaient comme guides ou comme servantes. Ils étaient chez eux, mais n’y avaient pas accès.

À près de 100 kilomètres de Petite-Vallée, dans les terres, Murdochville, où ont travaillé tant d’hommes de la côte de la Haute-Gaspésie, jusqu’à la fermeture de la mine en 1999. Des hommes de L’Anse-Pleureuse, de Manche-d’Épée, de Gros-Morne, de Rivière-à-Claude. Des noms de villages d’une grande beauté; la toponymie déclinée d’une grande misère sociale et économique qui se déroule sur la carte de la 132, comme dans l’histoire, et ce, jusqu’à L’Anse-à-Valleau, Rivière-au-Renard, L’Anse-au-Griffon et Cap-aux-Os.

Cloridorme a encore une poissonnerie, mais celle de Grande-Vallée a fermé il y a quelques années. Les quais naguère occupés par les vigneaux de morues sont délabrés, abandonnés depuis le début des années 1990 quand le gouvernement de Brian Mulroney a imposé le moratoire sur la morue. La morue, la pêche… là encore, une histoire de drames et de misère gaspésienne. Des morts tragiques dans ce fleuve bleu-gris et souvent fâché, sans parler de l’exploitation par la compagnie Robin, des pêcheurs pris au piège dans un système où leur labeur ne payait pas. Pendant deux siècles, les pêcheurs ont dû acheter la nourriture, les agrès de pêche, le tissu pour vêtir les enfants et le peu qu’il fallait pour survivre jusqu’à l’automne à la compagnie britannique. La Robin vendait à crédit et se faisait rembourser à la fin de la saison de pêche. Le prix de la morue n’était fixé qu’à la toute fin de la saison. Par Robin. À ce moment-là seulement, Robin et les pêcheurs faisaient leurs comptes. Il ne restait, le plus souvent, rien du tout aux hommes qui avaient pris la mer.

René Lévesque écrivait en 1947: «Ils [les Robin] étaient actifs et sans scrupules […]. Ils parvinrent ainsi à garder sous leur coupe, dans un véritable servage, des générations entières de pêcheurs, hommes simples pour qui les chiffres étaient une magie noire d’où ne sortaient jamais rien que des dettes.»

À Grande-Vallée, il reste le moulin, une scierie qui existe depuis 1905, mais qui, selon les humeurs de l’industrie forestière, connaît depuis quelques années des bons jours comme des fermetures temporaires.

Et on n’a pas parlé de la nationalisation du parc Forillon, grand traumatisme des années 1970 où l’on a exproprié brutalement les gens qui y vivaient. On a brûlé leurs maisons. Ils ne comptaient pas dans l’Histoire.

Bref, de ce côté-là de la Gaspésie, la vie a été dure, pleine de vent et de froid. Aujourd’hui, les motels abandonnés de Mont-Louis offrent une image saisissante de cette grande beauté esseulée, mais encore fière. Et, dans cette histoire difficile, le Festival en chanson de Petite-Vallée a été comme un souffle de vie, une façon de faire monter du «beau monde» sur le bord de la grève, d’inventer un avenir à cette région. Mais le Festival en chanson, c’est surtout l’histoire d’un homme, Alan Côté, de sa famille et de quelques amis et alliés qui portent sur leurs larges épaules de bien lourdes responsabilités. La pérennité de l’économie d’une région peut-elle reposer sur le courage et la détermination d’une seule famille et de ses amis?

Dans la dernière année, le feu s’est acharné deux fois sur le festival. Il a détruit le théâtre et, un an après, il a détruit l’auberge. Le feu, j’en sais quelque chose, est une expérience brutale, horrible, mais qui a ceci de lumineux qu’elle force à regarder vers la reconstruction, vers la réinvention, vers l’avenir. Or, que voulons-nous pour l’avenir de cette partie de la Gaspésie? Que voulons-nous collectivement pour l’avenir de tous ces villages au Québec qui se meurent lentement?

Allez. Bonne Saint-Jean.

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