Sale temps pour sortir

Maux de jeux

Je crois que j’ai pris la 245. Me suis laissée guider par le GPS sur une route traversant la campagne toute fière enhardie de ses toutes jaunes potentilles.

Potentilles.

Ce mot à lui seul me réjouit. Il roule dans la bouche comme un bonbon de couleur. L’été, j’aime me perdre sur les chemins, prendre des détours et réfléchir à des trucs inutiles, ainsi je contemple les fleurs des champs et les mots que je rencontre sur ma route.

Je souris devant l’inventivité souvent hasardeuse de certains commerçants de village.

Sur la rue principale d’un village traversé récemment, le salon de coiffure pour dames: La Boucletterie. Une usine à bouclettes. Tiens donc. La dame a dû ouvrir son commerce à une époque où la permanente était très à la mode. Comme c’est joli. Boucletterie. C’est vif et pimpant. Un néologisme que j’applaudis.

«Chéri, je m’en vais me faire friser à La Boucletterie», c’est plus chouette que: «Chéri, je m’en vais me faire couper les cheveux au salon Chez Nicole.»

Si boucletterie me réjouit, la plupart des trouvailles linguistiques me désespèrent. Suis allée faire du vélo dans le coin d’Oka, l’autre jour. Par hasard, je me suis arrêtée boire un peu d’eau devant un panneau routier indiquant la proximité du verger Jude-Pomme.

Jude-Pomme… Calvaire.

C’est même pas un jeu de mots. C’est un homonyme sans double sens et ça me taraude encore. Les propriétaires n’auraient pas pu appeler leur verger tout simplement Jus de pomme? C’est beau et bon, du jus de pomme… Ça se suffit à soi-même, non?

La bouffe est un terreau fertile au «qu’est-ce qu’on pourrait bien construire comme jeu de mots dans notre domaine?»

Un autre exemple qui m’a particulièrement frappée récemment, dans un marché, pas très loin de Saint-Jean-sur-Richelieu: Les Vins de Chais-Vous.

Ici, on joue sur l’expression «chez vous» et les chais. Chai: lieu de vinification où l’on entrepose des tonneaux de vin.

Pourquoi ce calembour?

Étaient-ils saouls, les propriétaires, lorsqu’ils se sont dit: «Eille, on appelle pas ça Les Vins de Chez Vous, mais Les Vins de Chais-Vous, t’as pogne-tu?» Et là, on rigole en groupe, on se frappe dans les mains, on ouvre une autre bouteille et on bombe le torse en se disant: «Eureka! On fait enregistrer ce pet de cerveau, on fait imprimer des cartes professionnelles, on fait faire une jolie marquise.» Et hop! le calembour en grosses lettres se trouve au centre du marché, il est là pour toujours dans sa splendeur inepte.

Je suis encore toute secouée par l’EGG-cité croisé quelque part dans la banlieue sud. Egg-cité. Comme dans «œuf» en anglais et ville, mais qui, lu à haute voix, donne «exciter», comme dans provoquer chez quelqu’un un état d’irritation nerveuse. Egg-cité… Juste penser au brainstorm qui a abouti à cette assiette sémantique trop pleine d’œufs, de fruits et de pain doré me donne mal au cœur.

On aime le jeu de mots, comme bien des choses ici-bas, le plus gras et le plus sucré possible. Si ces tentatives de déjouer le dictionnaire ne se cantonnaient qu’au secteur alimentaire… mais non. L’éducation, même, n’y échappe pas.

Près de l’avenue De Lorimier à Montréal, il y a cette perle: La garderie Japran et Mamuse. Deux petits sont dessinés en vitrine. Je déduis que ce sont eux, Japran (un garçon?) et Mamuse (une fille?). J’espère qu’ils n’enseignent pas aux enfants l’art de nommer les choses. Ça en dit long, en tout cas, sur la valorisation de la langue des propriétaires de l’établissement.

Et que dire d’un autre havre pour tout-petits de Mirabel qui s’appelle Magie-Rouette. La garderie Magie-Rouette. De quessé? Ma girouette? Magique? Girouette n’est pas tout à fait un modèle pour les enfants. Ma petite girouette, va!

Quel est le message? Que veulent-ils nous dire exactement? Que ce sont des gens funny? Capables de jouer avec la langue?

Chaque fois, quand je croise ce genre d’alchimie linguistique, j’ai l’impression de rencontrer un jongleur malhabile et un peu paresseux qui joue avec les mots en diluant leur sens. Cela me donne envie de pleurer, j’ai l’impression de voir en grosses lettres les slogans d’une dictature de l’humour et de l’esprit facile qui s’évertue à déjouer… à déjouer quoi exactement?

La langue est si riche, le vocabulaire est si doux, mais on le cultive si peu. Les mots sont comme des fleurs égarées sur le chemin qui attendent d’être coupées pour en faire un immense bouquet d’été. Mais on ne passe pas souvent par là, on ne se donne pas la peine de chercher un peu le bon mot. On reste sur l’autoroute de la facilité et on se gosse des noms à coucher dehors.

— Chéri, j’ai terminé ma chronique. Est-ce qu’on va souper au restaurant Les Cons Servent? C’est pas loin d’ici.

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