Sale temps pour sortir

Le plus beau cadeau

Je fais depuis quelques années de la randonnée pédestre en groupe. Parmi le groupe, selon les montagnes, il y a des amis proches, des connaissances, mais la majorité est formée de gens que je ne connais pas du tout a priori. C’est autre chose après la randonnée. Le hasard de la marche fait en sorte que l’on avance souvent au même rythme que quelqu’un dont on ignore tout au pied de la montagne, mais qui, au fil des heures ou des jours à avancer, à respirer ensemble le grand air, se révèle.

La première fois que j’ai entendu les premiers chapitres de l’histoire de Brigitte, nous étions quelque part dans l’immensité des Chics-Chocs.

— Tu fais quoi dans la vie?
— Je suis traductrice.

Elle était traductrice, elle l’est toujours.  Elle aurait pu être comptable ou médecin, cela n’aurait pas changé grand-chose parce qu’elle m’a dit rapidement: «Ça, c’est mon métier, mais je viens de vivre quelque chose d’absolument extraordinaire, un truc que j’ai attendu toute ma vie.»

La marche génère des conversations qui s’éloignent rapidement des banalités.

Brigitte, 54 ans, a été adoptée par une famille qu’elle décrit comme formidable, aimante, généreuse. Mais, du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours rêvé de retrouver ses parents biologiques.

— Pourquoi?
— Parce que c’était comme s’il y avait un fantôme qui vivait en moi. Mon miroir me renvoyait une image lisse, il y manquait le passé, l’origine, l’original.

Jeune adulte, les émissions de Claire Lamarche et ses retrouvailles l’inspirent et elle s’inscrit dans un groupe, le Mouvement Retrouvailles, dont le mandat est de «matcher» des parents et des enfants qui désirent se retrouver. Mais ni sa mère ni son père biologique ne se manifestent dans les listes du groupe. Puis, dans les années 1980, la loi change et elle réussit à obtenir des «antécédents biologiques non identificatoires», une expression de jargon qui veut dire qu’un enfant adopté peut obtenir tous les renseignements sur ses parents que les services sociaux détiennent, sauf ceux qui permettraient à l’enfant de les identifier.

Au début des années 1990, elle a su que son père avait 31 ans quand elle est née, qu’il n’avait pas étudié après le primaire. Qu’il venait d’un milieu rural. Elle a appris que sa mère avait 24 ans quand elle est née. C’est très vague.

Les années passent. Une nouvelle loi est adoptée, encore. Dorénavant, à la demande d’un enfant adopté, les services sociaux peuvent contacter la mère biologique. En 2005, elle reçoit un appel. Une travailleuse sociale insiste pour lui parler… chez elle. Elle apprend à Brigitte Castilloux que sa mère est décédée six ans après sa naissance, par suicide.

«J’avais jamais envisagé cette option-là», m’a dit Brigitte. «C’était comme un tremblement de terre. La dame n’a pas voulu me donner son nom, mais elle m’a dit que ma mère avait un prénom vraiment rare. La suite fut palpitante, déchirante aussi, mais je suis devenue celle qui trouve. Pour une raison inconnue, appelons cela un cadeau. Chaque pierre retournée révélait un nouvel indice. Chaque nouvel indice s’emboîtait par-fai-te-ment aux autres indices. Mon histoire s’écrivait sous mes yeux, mon arbre biologique prenait racine. On avait tiré mon nom dans le grand chapeau cosmique.»

Facebook y est pour beaucoup. Elle trouve des groupes qui aident gratuitement des adoptés à faire des recherches. On les appelle les search angels ou anges de recherche… Tracy, sa search angel basée en Californie, aide comme ça des centaines de personnes par année à faire des recoupements de données. La mère de Brigitte a un prénom rare, elle est morte à 30 ans, etc. Elle trouve une Lys Bolduc, les frères et les sœurs de cette jeune femme qui ont eu des enfants. Brigitte en trouve un sur Facebook, lui écrit. Il accepte de passer un test d’ADN. Bingo. C’est son cousin. Elle est bien la fille de Lys Bolduc.

Elle va chercher le rapport du coroner sur la mort de sa mère et y trouve le nom du fiancé de sa mère lorsque celle-ci est décédée. Elle le cherche sur Google, tombe sur sa rubrique nécrologique et cherche sur Facebook les gens qu’ils laissent dans le deuil. Rebingo, cet homme est bien son père, apprendra-t-elle.

À peine deux semaines plus tard, elle rencontre ses tantes, puis son demi-frère. «Je les regardais et je souriais. C’était étrange et familier à la fois. C’était surtout la première fois que j’entendais quelqu’un me dire: “Mon dieu que tu ressembles à ta mère.”»

Au sommet où nous mangions un sandwich, Brigitte m’a raconté que la première fois qu’on lui a donné une photo de sa mère, qu’elle a pu voir son visage, ç’a été comme un cataclysme, comme la résolution d’un portrait-robot qu’elle avait construit dans sa tête mais qui restait flou.

J’ai revu Brigitte dans une randonnée récemment. En descendant la montagne, elle m’a dit que le plus grand regret de sa vie est de ne pas avoir libéré son père de son lourd secret avant qu’il ne meure. «Je crois qu’il ne m’a pas cherchée parce qu’il avait honte. Lys et lui n’étaient pas mariés quand je suis née. Il l’a laissée seule avec moi et elle ne pouvait pas s’occuper seule d’un enfant dans les années 1960. J’étais une enfant bâtarde.» Dieu sait que ça ne veut plus rien dire, bâtarde. Lys en est morte de chagrin.

Brigitte m’a envoyé sur Facebook une petite photo prise dans un photomaton de son père et sa mère biologiques, qu’elle a encadrée et qu’elle a déposée sur le manteau de sa cheminée. «Quand je la regarde, je souris. Ce cadeau-là, l’image des deux visages qui ont créé le mien, je l’ai attendu toute ma vie…»

Joyeux Noël Brigitte. Quand la neige fondra, tu me raconteras la suite.
Joyeux Noël chers lecteurs, à vous et à toutes vos familles.

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