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Sale temps pour sortir

La couleur des sentiments

On fantasme souvent la colère. Envie de crier quatre vérités ou cinq, six, sept. Les colères, je les vis beaucoup entre les quatre murs de mon imaginaire. Je les réinvente tout bas, en silence, dans ma tête. Dans un demi-sommeil, je peux répondre à une injure, à une injustice, me retourner dans mon grand lit, habitée par un dialogue imaginaire toujours intelligent, cinglant, parfait… de mon côté.

Et je répète ce dialogue inventé, à l’infini jusqu’à la perfection. Car dans mes fantasmes, j’ai toujours les bons mots. Les mots qu’il faut. Des mots qui font mal de façon juste, chirurgicale. Je les tourne, les mots, les triture, les mâche bien. Je détache mes syllabes, j’envoie l’adversaire au tapis. Je gagne. Il s’excuse. Point. Je gagne. 1-0. J’ai raison.

Dans mes fantasmes, la colère est teinte en bleu royal. Altière, froide, détachée, noble. Alors, pourquoi, lorsque je pogne les nerfs dans la vraie vie, j’ai toujours l’impression que ça a la couleur jaune, un petit jaune, couleur de bouton qui pète, maladroit, dégoulinant? Un petit jaune pâle, un peu sale, pastel, livide et sans personnalité?

Je rêve de faire des colères noires, grandioses, spectaculaires. Des colères rouges aussi. Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas? Des colères signifiantes contre l’insignifiance, la petitesse, la mesquinerie. J’ai envie de m’insurger. Et puis, à force d’y penser, je suis fatiguée. Je colle au plafond et puis je redescends sur le plancher des vaches et je me fais un café. Tu veux un café? Ou un gâteau aux bananes. Faut qu’on se parle. Et puis, souvent, je ne me souviens même plus pourquoi j’étais si remontée. Jaune pâle, c’est une couleur qui m’effraie.

Je voudrais l’amour en rose pétant, la nostalgie en vert tendre, l’amitié en jaune soleil. Je voudrais que mes convictions soient d’un beau vert forêt, profond et solide. Mais je suis affligée de dépression saisonnière. Le givre, le blanc, le gris, la variance infinie de bleus pâles sur le grand fleuve et les montagnes, l’orangé immonde des cônes qui ont poussé sur les rues autour de ma maison m’afflige de frustrations beiges.

Le p’tit printemps tout vert tout vert/remplace l’hiver tout blanc, tout blanc/c’est un moineau, tout gris, tout gris/qui me l’a dit, qui me l’a dit (Le printemps, Passe-Partout)

Je suis en colère contre l’hiver, ses accords en mineur et son camaïeu de brun. Il est temps que le printemps revienne, que je cesse de me demander pourquoi ce peuple condamné à vivre à l’intérieur pendant six longs mois est si nostalgique des couleurs de son passé, de ses chansons d’enfance couleur papillons délavés, de Révolution tranquille révolue et accablé d’une fatigue culturelle qui aurait sans doute besoin de vitamine C.

Je me suis fait teindre les ongles d’orteils en turquoise et demain, j’irai me faire teindre en rousse. Non, en blond platine, peu importe. Je ne veux plus être châtain, couleur de l’indécision entre le brun et le blond.

Je me sens comme le Saint-Laurent prisonnier d’un décembre qui va bien durer six mois/Quand les jours ressemblent aux nuits/Sans éclaircie à espérer/Qui peut croire que l’été nous reviendra? (Joe Dassin)

— Comment ça va?
— Je suis tannée de l’hiver.
— Ah, oui! On a un hiver dur cette année, moi aussi je suis tannée de l’hiver.

J’en ai assez de ces conversations sur l’hiver, même si mon cerveau englué dans le verglas et obsédé à ne pas tomber sur les trottoirs glacés n’a que ça à dire. Je radote. Notre nordicité m’obsède. À quel point l’hiver a-t-il façonné notre langue, notre culture, les couleurs de nos sentiments? Inexorablement vêtus d’habits de neige, de bottes, de mitaines, de foulards que j’aurais envie de brûler dans un feu de joie tellement je n’en peux plus de les voir à ce stade-ci de la saison, comme des amis qui s’éternisent après un souper.

Cartier, Cartier/Ô Jacques Cartier/Si t’avais navigué/À l’envers de l’hiver/Cartier, Cartier/Si t’avais navigué/Du côté de l’été/Aujourd’hui on aurait/Toute la rue Sherbrooke bordée de cocotiers/Avec perchés dessus des tas de perroquets/Et tout le mont Royal couvert de bananiers/Avec des petits singes qui se balanceraient/Au bord du Saint-Laurent on pourrait se baigner/Tout nu en plein hiver et puis se faire bronzer. (Robert Charlebois)

Tout nu. Vivement remiser les draps de «flanallette». Je veux être un peu sexy, juste un peu. Je veux mettre une jupe sans collants, j’haïs les bas collants. Je n’en peux plus des bains chauds à l’huile essentielle d’eucalyptus, des bouillis de bœuf aux carottes réconfortants, du vin rouge aux tanins sombres et soyeux.

La porte est close sur le jardin fané, et comme un vieux râteau oublié, j’en ai assez d’hiverner. J’en ai assez que le vent pleure dans mes cheminées et dans mon cœur, je m’en vais composer l’hymne au printemps. Je veux sortir bras nus dans la lumière et faire coucou à la terre.

Quand je commence à réécouter des chansons de Félix Leclerc, c’est un signe que mes raquettes et mes skis de fond, qui me rendent si heureuse pendant quelques mois et me font aimer le silence sublime de la neige sur les grandes épinettes dans la lumière pâle où les flocons dansent amoureusement, doivent retourner d’où ils sont venus. Les débuts de cette saison enveloppante où je récite du Nelligan en quasi-extase. Mais là, je me sens plus proche d’une Dominique Michel hystérique.

J’ai envie que mes impôts soient terminés. Que la ville sente l’espoir, que la Sainte-Flanelle se rende en finale de quelque chose et que ça rende tout le monde dingue, j’ai envie de la fête du Grand Pardon, cette fable pascale si jolie, même si je suis athée. J’ai envie que le vent doux du printemps disperse les colères inodores et virtuelles qui poussent malgré le froid comme des champignons sur mes écrans humides. L’hiver de force, calvaire.

Les batteries à terre/Chez nous l’hiver, c’comme le hockey/Y a des finales jusqu’au mois d’mai. (Dominique Michel)

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