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Sentinelle

Une guerre à terminer

Avant que la rentrée ne batte son plein, les théâtres lancent leurs programmations et c’est le temps de voir se profiler les grandes orientations de la saison. Je suis surtout curieuse de savoir si notre théâtre subit les radiations de l’électrochoc du printemps érable et ce que la jeunesse retient de tout ça. Voyons ce que le théâtre des trentenaires nous propose.

Après une première année de vie où le manifeste d’inauguration et l’engagement social semblent avoir fait plus de vagues que la programmation elle-même, le Théâtre Aux Écuries entame l’an deux avec une programmation riche et éclectique, accompagnée d’un message d’introduction où s’affirme une volonté de mettre le théâtre au diapason du concert tapageur de la société québécoise. «La vie démocratique semble avoir repris un sens qu’elle avait perdu alors que la démagogie et le populisme sont devenus notre pain de tous les jours», écrivent les directeurs artistiques de ce théâtre à sept têtes, réjouis de voir le Québec sortir de sa tiède langueur, mais se méfiant aussi des dérives, des prises de position radicales qui surgissent dans la tempête. «Une ambiguïté demeure et appelle un choix. Se réjouir ou s’accabler? Agir ou observer? Entrer dans la marche ou la regarder passer?» Non sans un désir de faire de leur théâtre un lieu de combat, leurs salles étant baptisées le Ring et l’Arène, les directeurs proposent cinq spectacles et trois résidences à forte résonance politique, conviant le public à une «lutte joyeusement douloureuse». «Le Québec est à l’heure des choix. Pour la direction des Écuries, cela n’a strictement rien à voir avec le fait de choisir son camp. Pour nous, c’est engager sa liberté.»

Après une saison d’agitation, de manifestations, de résistance et d’éveil, le Québec doit en effet se demander quoi faire maintenant. Les étudiants retournent en classe, le gouvernement retourne en élections et vous, spectateurs de théâtre, allez-vous simplement retourner au théâtre comme avant? Les directeurs des Écuries vous invitent à agir autrement pour poursuivre l’élan qui nous a menés jusqu’à la rue, pour ne pas refermer la porte après l’ouragan, mais lui ouvrir plutôt les valves. «Cher spectateur, disent-ils, nous voulons te demander ceci: Que fais-tu là? Qu’es-tu venu voir? Qu’est-ce que ta présence va changer?» L’invitation des Écuries est donc, avant d’être une invitation à une programmation de pièces aux échos politiques, une invitation à devenir un spectateur impliqué qui participe à la création de sa société plutôt qu’il ne la consomme et, plus largement, à devenir un citoyen libre.

Concrètement, cela se fera par la proposition de la compagnie française L’Unijambiste et son Richard III non conventionnel. Ce n’est pas seulement parce que le rappeur français Arm greffera ses compositions à celles de Shakespeare en compagnie d’un guitariste, d’un comédien et de personnages immatériels que cette pièce renouvellera l’expérience théâtrale, mais parce qu’il n’y aura pas de prix fixé aux billets. Le montant sera à la discrétion du spectateur qui devra répondre à la question: «Que vaut ma présence?» Belle initiative pour renverser l’ordre établi de la consommation.

Les sujets des pièces ne seront pourtant pas sans rapport avec les questionnements qui habitent le jeune Québec en ébullition. Hamlet est mort. Gravité zéro, de l’Autrichien Ewald Palmetshofer, mis en scène par Gaétan Paré du Théâtre de la Pacotille, aborde le choc des générations et la difficile inscription dans le monde pour la jeunesse d’aujourd’hui. Est-ce la faute à la génération précédente qui ne lui cède pas la place? Olivier Choinière nous aidera peut-être à y répondre avec Mommy, son nouveau et très prometteur projet sur la vengeance d’une mère sur ses enfants, une mère qui ne veut pas mourir, une momie nostalgique qui (ré)incarne des spectres de la Grande Noirceur, Duplessis, mais aussi Pauline Julien, et tout ça en rappant! Intéressante, cette idée du passé qui remonte à la surface et empêche le présent d’exister. C’est aussi la question qui hante Les mutants de la Banquette arrière, pièce qui sera reprise à La Licorne cette saison: «Avons-nous de jeunes idées?»

Les Écuries reçoivent aussi «le coup-de-deux-par-quatre-sua-yeule» qu’elles attendaient avec le texte d’Annick Lefebvre de la compagnie Le Crachoir. Ce samedi il pleuvait propose de relire la tragédie avec une fable moderne dans une mise en scène de Marc Beaupré. Sur le thème de l’ignorance, ce péché impardonnable qui a raison de l’homme, nous pourrons certainement nous mettre en examen, mais en attendant de nous battre à coups de deux par quatre, commençons donc par nous mettre dans l’esprit que nous avons une guerre à terminer, comme l’évoquent si bien les sept têtes de ce théâtre né juste à point, en plein cœur d’une bataille qu’elles semblent assumer totalement. Ne baissons pas les armes, engageons notre liberté en choisissant ce que nous voulons voir comme spectateurs, plutôt qu’en nous laissant gaver.