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Le «retour» de Claude Deschênes

Le 27 septembre prochain, le journaliste culturel Claude Deschênes participera aux Journées de la culture en animant une conférence sur son métier à Notre-Dame-des-Prairies. Quelques jours avant le happening, celui-ci a bien voulu se présenter à nos bureaux pour jaser boulot, culture… et de Hot-Dog, pourquoi pas!

Première observation : Deschênes, l’homme du quotidien, est à l’image de ce qu’il projetait lors des bulletins du Téléjournal de Radio-Canada : sympathique, fringant et pimpant. Alors que la raison expliquant son départ de la Société d’État – un manque de temps et d’intérêt pour la culture sur les ondes – pouvait laisser croire qu’un entretien sur ce sujet pourrait s’avérer maussade, le jeune retraité a – heureusement – le même sourire d’antan. «J’ai tendance à dire “oui” à plusieurs choses!», lance-t-il en faisant référence à ces multiples engagements depuis sa dernière présence à l’écran. «À un moment donné, les choses s’emballent! C’est un renouveau!»

La petite histoire d’un «meuble»…

En février dernier, le journaliste annonçait son départ à venir via Facebook, disant se sentir de plus en plus à l’étroit à Radio-Canada. Un billet sobre, poli et à des années-lumières de la fameuse sortie de Paul Toutant qui, en 2005, a profité d’un passage aux Francs-Tireurs pour tirer à boulets rouges sur la Société d’État. Malgré l’absence de controverse, la missive se propagera sur les réseaux sociaux ainsi que les médias traditionnels. «Je suis un as du marketing!», lance-t-il en rigolant avant de s’étendre sur sa démarche. «J’ai pris ma décision pendant les Fêtes l’année passée. J’ai profité de cette accalmie pour remettre mes idées en place parce que j’étais malheureux l’automne dernier de voir qu’il y avait de moins en moins de place pour la culture au Téléjournal. À une certaine époque, la culture représentait huit minutes quotidiennes du bulletin alors qu’aujourd’hui elle se tient à environ deux minutes et demie… quand elle n’est pas carrément “flushée”. Ça évolue l’information, hein!»

Disant qu’il ne voulait pas «finir amer et aigri», celui-ci a annoncé sa décision à son équipe lors d’une rencontre de production routinière. «On y parlait de la couverture des Oscar et de Cannes. Sachant que j’allais quitter, je voulais être “fair-play” et ne pas aller à Cannes – même si c’est une expérience que je n’ai jamais vécue – puis partir deux mois après. Je trouve ça très important, dans une organisation, de développer des relations. Pour Cannes, par exemple, Tanya (Lapointe, sa collègue d’antan qui a finalement hérité de l’affectation) a tissé des liens qui lui seront utiles l’année suivante.» Après avoir informé son entourage, puis la direction, Deschênes a déposé sa lettre d’explication sur Facebook «sachant que j’aurais une autre vie après Radio-Canada… et c’est ce qui l’a lancée, en fait!»

En plus de placer ces pions sur l’échiquier médiatique, cette sortie aura aussi permis au journaliste de s’entretenir avec son public. «Je ne voulais pas envoyer un communiqué de presse ou faire réagir. C’était là pour expliquer aux gens pourquoi je quittais. Je voulais que ça vienne de moi et non pas des journaux ou de quelqu’un d’autre. Je voulais que chaque mot soit pesé et réfléchi, parce que c’était une décision importante pour moi, mais je ne m’attendais pas à ce que cette nouvelle décolle dans le cosmos le jour même! C’est effrayant! C’était vraiment inattendu.»

Lorsque je le soupçonne de faire dans la fausse modestie, Claude Deschênes ne bronche pas et en rajoute. «Ça faisait 25 ans que j’étais là. Pour moi, c’était devenu le quotidien. J’avais l’impression que je faisais maintenant partie des meubles, que je faisais des choses qu’on ne remarquait plus, qu’elles n’avaient plus de retentissement!» L’annonce l’a notamment mené sur le plateau de Pénélope McQuade – «mon premier talk-show!», glissera-t-il», ainsi qu’à des entretiens en compagnie de ses collègues Mélanye Boissonneault  et Stéphane Leclair, notamment. «Je n’ai pas été appelé si souvent à commenter la culture. Je préférais me concentrer sur mon travail de journaliste culturel. Pour moi, c’était ça qui était le plus important.»

Depuis, Claude Deschênes garde contact – avec le métier, avec le public, avec la culture – via son blogue «parce qu’avant de tirer la plogue, de sauter dans le vide – après cette sécurité, cette tribune, ce travail – je voulais quelque chose pour m’occuper un peu, pour me permettre de m’exprimer encore, de toujours m’intéresser», confiera-t-il avant de lancer : «On ne peut pas empêcher un communicateur de communiquer!»

Ainsi, le vieux routier se dit plutôt confortable en cette ère où le même contenu se retrouve décliné sur une variété de plateformes et de médiums. «Je me trouve tellement chanceux d’être à une époque où on peut se créer sa propre tribune. Ça n’existait pas y’a pas si longtemps. De plus, quand j’ai quitté, j’ai eu droit à beaucoup, beaucoup de réactions et d’amour des gens et je ne m’attendais pas à ça. On me demandait souvent “Où pourra-t-on vous suivre maintenant? Où pourra-t-on avoir vos opinions?” Je sentais que j’avais cette obligation d’être quelque part.»

Bien sûr, Deschênes ne se leurre pas et n’a pas de rêves mégalos pour son bout de web. «Je sais que ça n’aura pas le retentissement d’une présence au Téléjournal, c’est sûr, sûr, sûr. Je n’ai pas non plus les moyens, ni la même équipe que lorsque je travaillais à Radio-Canada. Là, je suis seul et j’apprends à la dure», explique-t-il avant de revenir sur les multiples bogues techniques rencontrés lors de la mise en ligne du site. «Je ne peux pas être aussi productif non plus. Je ne me suis pas encore donné l’obligation de fournir quelque chose chaque jour comme je le faisais à la télé! Je parle de choses qui me font vibrer. Pour le moment, je ne me vois pas faire dans la critique destroy d’Hot-Dog là!»

Justement, parlons critique…

Des années après, où le caractère fielleux, voire élitiste, de certains critiques ont été caricaturés à outrance par Rock et Belles Oreilles, notamment, le nouveau cliché veut que les recensions locales soient trop bonasses. Pour Claude Deschênes, les journalistes s’adonnant à cet art ne seraient pas en cause… ou si peu, en fait.

«On produit beaucoup et on a atteint un certain degré de professionnalisation au Québec qui fait que le ratage complet est de plus en plus rare», mentionne-t-il, puis ajoute : «On dirait aussi que les réussites totales, le génie, est plus rare aussi. Alors on est vraiment dans le règne du “3 étoiles” en ce moment. Les disques sont “moyennement bons”! Tout comme au cinéma ou encore au théâtre où l’on constate également davantage de productions. C’est difficile d’être génial. Surtout lorsqu’il y a tellement d’oeuvres. Tout est un peu moyennement très bon!»

Dans la même lancée, Claude Deschênes croit que le manque de temps d’antenne ou d’espace dans les médias fait aussi en sorte que les critiques d’aujourd’hui font moins dans l’exécution sommaire. «On a également moins de temps et d’espace pour faire des nuances. C’est plus difficile de “slugger” quelque chose maintenant. C’est ce qui fait que, des fois, on épargne la chèvre et le chou parce qu’on ne peut “slugger” sans expliquer pourquoi.»

Lorsque je m’improvise avocat du diable et lui demande si certains collègues épargnent certaines oeuvres, car on ne peut faire fi de l’état précaire de l’industrie culturelle québécoise, Claude Deschênes persiste. «Non. Il ne faut pas doser. Ça demeure une appréciation personnelle qu’on soutient et justifie dans la critique, après tout. Ce n’est pas gratuit. On ne se lève pas le matin en se disant ‘J’hais Hot-Dog!’ , mais si l’on juge que telle oeuvre est manquée, il faut le dire, en dépit de l’état de ces industries.»

Le fameux bide de l’été revient souvent au cours de l’entretien, car Claude Deschênes a dû le critiquer avant son départ. Évidemment, sa recension a attiré l’attention, étant donné qu’elle était plutôt carabinée. «C’est sûr que la critique négative est plus remarquable ou, du moins, suscite plus de discussions. Mine de rien, les critiques pas très nuancées, très rentre-dedans, les gens aiment ça, mais y’a un danger là-dedans de faire l’intéressant.»

Et la culture, elle?

Mine de rien, une expérience forte de 33 ans de carrière – dont 25 avec une vue imprenable de la cité du haut de la fameuse Tour brune -, offre un panorama de choix pour constater toute l’évolution de la culture locale. L’animation du magazine musical Vidéoclub de 1987 à 1989 lui aura notamment permis de réaliser tout le renouveau accompagnant les vidéoclips.

«C’est des modes!», résume-t-il en abordant les mouvances culturelles observées. «Quand je suis arrivé, les vidéoclips ont mené à la création de chaînes. C’était tout un phénomène… et toute une aubaine! Créer une chaîne pour des films musicaux créés par des compagnies de disques libérés de droits pour diffusion, car c’est considéré comme un outil promotionnel!» En plus de servir de tremplin à des artistes devant et derrière la caméra – Claude conserve un agréable souvenir d’une entrevue avec le cinéaste François Girard… alors que celui-ci venait de réaliser une vidéo pour Fais ce que tu voudras de Céline Dion -, le clip aura aussi insufflé une bouffée d’air frais dans la culture, d’où un nouvel intérêt des diffuseurs. «Ça a donné lieu à de grandes émissions comme La Bande des Six ou la critique est devenue à la mode lors d’une époque qui était plus complaisante. Il y a eu la “traversée du désert” suivant le référendum de 1980, une certaine “déprime” du côté de la musique puis ça s’est remis à “marcher”. Ça prenait donc un contrepoids, d’où une émission plus “rentre-dedans”!»

En plus de souligner les reportages culturels écourtés. Claude Deschênes ne cache pas sa nostalgie de la couverture collective d’événements d’antan. «Il y avait une certaine émulation : tout le monde était là et traitait pas mal de la même chose. On n’était pas encore à l’atomisation d’aujourd’hui. Les soirs de premières, toutes les caméras étaient là et, le lendemain, les médias écrits publiaient leurs critiques. Ça créait des “incontournables”, les téléphones sonnaient dès le lendemain pour les concerts suivant la première, etc. Là, on n’a plus qu’une soirée – les mardis – et ce n’est pas assuré que tout le monde va couvrir l’événement et, s’il y a un buzz, les billets sont en vente pour le prochain show qui se donnera des mois plus tard! La force d’attraction des artistes, elle, est maintenant plus ciblée. On s’adresse à des niches, plus qu’à certains publics.»

Les enfants de l’atome

Mais là s’arrête le spleen de Claude Deschênes, car cette fameuse atomisation est également accompagnée d’une démocratisation de l’art qui allume ses sens… pour le meilleur, comme pour le pire. «Le modèle d’affaire autour de la musique en ligne fait en sorte que n’importe qui peut maintenant en faire dans son sous-sol et livrer quelque chose qui peut être quand même extrêmement bon. Comme sortir un disque physique n’est plus une obligation, ça a aussi contribué à changer la donne. Ça permet une diversité extraordinaire. De plus, les jeunes d’ici et d’ailleurs ont eu accès aux arts très jeunes : dessiner à la garderie, chanter au primaire, faire du théâtre ou encore de l’impro au secondaire et j’en passe. Du talent, il y en a tellement maintenant!»

Puis, la gifle : «Mais c’est impossible de tout consommer. On fait quoi alors? On brime certains artistes? Faut donc vivre avec cette pléthore.»

Mais cet éclatement de la culture a aussi son prix, d’où le fait qu’elle serait de moins en moins rassembleuse à l’antenne et dans les pages de médias généralistes. «Tout le monde veut la plus grosse cote d’écoute et pour l’avoir, il faut parler de choses qui intéressent le monde, comme un gros nom en musique, par exemple.»

Puis, Claude Deschênes terminera l’entretien en y allant d’un soliloque qui n’est pas sans rappeler sa fameuse missive publiée sur Facebook. «Je trouve ça inquiétant de voir qu’il n’y a plus de grand intérêt pour la culture, alors que celle-ci s’est développée à l’aide de chaudes luttes. En 25 ans, on s’est retrouvé avec des artistes locaux qui brillent partout à travers le monde et ils y sont souvent arrivés grâce au soutien du public d’ici. On dirait qu’on tient ça pour acquis, maintenant. “Xavier Dolan fait un tabac à Venise? Ah, ben coudon’!” Qu’est-ce qui attend le prochain Dolan? Les médias ont toujours un rôle à jouer.»

Site officiel de Claude Deschênes : www.claudedeschenes.ca