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Solo de clavier

Partitions 101 et musique 2.0

Tout comme plusieurs d’entre vous, j’ai été captivé par cette saga-entre-guillemets opposant Éditorial Avenue et Luc Veillette, webmestre derrière le site Partition 101; une plateforme où l’on retrouvait jusqu’à tout récemment des milliers de tablatures de chansons de tout acabit. «Jusqu’à tout récemment», car Veillette fermait récemment le site à la suite d’une demande d’Éditorial Avenue, maison d’édition qui représente des auteurs et compositeurs dont le travail s’est retrouvé sur Partition 101. Déjà là, l’eau du proverbial verre où se déroule cette tempête est trouble : une maison d’édition demande, en 2014, à un site quelconque de fermer boutique parce qu’elle entrepose des partitions de pièces de Marc Dupré annotées par des mélomanes amateurs? Ben voyons don’!

Puis, l’eau devient carrément poisseuse.

Bien que l’actualité locale est aussi triste que riche en ce début d’année, deux émissions du réseau CHOIMaurais Live et Midi Pile au Saguenay — se sont emparées de l’affaire et l’ont élevée d’un cran au passage : Éditorial Avenue aurait, en fait, envoyé une mise en demeure à Veillette, d’où la fermeture. Un billet de blogue sur le site d’Urbania a aussi colporté la démarche, soulevant l’ire de Daniel Lafrance, directeur général de la maison d’édition, qui a laissé un commentaire — et un paquet de correctifs — à la suite du texte. Désirant démêler l’histoire, j’ai contacté Éditorial Avenue pour parler avec Guillaume Lafrance, directeur de la création et des licences. Voici ce que ça donne…

L’entrevue…

Ce n’était pas votre première plainte à Partition 101. Pourquoi, d’après vous, a-t-il eu une telle réaction face à celle-ci? Est-ce que le ton a changé pour qu’il ferme son site sur le champ? Aucunement. Ce qu’on a fait, au fil des années, c’est de lui écrire via son site pour lui demander de se conformer et d’obtenir des licences, tout simplement. C’était des courriels très courts où on l’invitait aussi à nous appeler s’il avait des questions. Jamais nous n’avons été recontactés et il n’a rien fait de son côté, mais on a toujours laissé aller en se disant qu’éventuellement, il allait comprendre et que d’autres gens — des éditeurs, etc. — allaient le contacter… ce qui semble être le cas. (NDLR : Lafrance fait ici référence à une entrevue avec Veillette publiée dans le Journal de Québec où ce dernier mentionnait qu’il a reçu plusieurs plaintes au fil des années).

Alors, vous lui envoyez des courriels lui demandant de retirer certaines partitions. Est-ce que vous lui réclamiez des montants également? Non. Et je ne lui demandais pas de retirer les partitions. Juste de se conformer. De rendre son site conforme. Donc d’obtenir des licences pour les reproductions des œuvres sur son site, etc. On l’a donc laissé aller pendant plusieurs années et on le recontactait toujours suite à la demande d’artistes qui nous disait «Hey. Je suis tombé sur ce site-là et…» ou encore «Des fans m’ont parlé de ce site-là et…». Ils nous demandaient si on y pouvait quelque chose. Alors, nous on lui écrivait en espérant qu’il allait comprendre et se conformer… ce qui n’a jamais été fait. Contrairement à ce que certaines personnes semblent croire, on ne vient pas de lui envoyer une mise en demeure ou une poursuite, mais bien un courriel qui disait, en gros, «on se rend compte qu’on retrouve toujours plusieurs de nos œuvres [sur votre site]. On vous demande juste de les retirer» et c’est tout. Pas de menaces, rien. Juste «Retirez les œuvres qu’on représente», point. Fermer le site est sa décision. Comme je l’expliquais au blogueur d’Urbania, on représente quelques centaines d’œuvres. Si le site contient vraiment plus de 10 000 partitions, ça représentait moins de 10 % du matériel du site. Ce n’était pas nécessaire de fermer. Il aurait pu continuer avec le 90 % qui demeure, mais c’est sûr que c’est plus simple de fermer et de mettre la faute sur nous en s’adressant aux utilisateurs du site ou à Radio X.

Cette dernière démarche vient de vous ou, cette fois-ci, un/des artistes de votre organisation vous a encore mis la puce à l’oreille? C’est des artistes qui nous ont contactés encore une fois. Écoutez, je n’ai pas que ça à faire, fouiller l’Internet, etc. (rires). En général, nous sommes conciliants. Vous savez, nous sommes conscients que [des sites du genre existent]. Je pourrais [envoyer des plaintes] toute la journée, mais ça ne servirait personne. Pour les auteurs qu’on représente, c’est plus important que leurs droits soient davantage respectés à la télé, à la radio, sur albums et en concerts afin d’être payés. Sauf que quand c’est des demandes répétitives, je dois agir, car c’est eux que je représente et je dois défendre leurs droits.

Question un peu «niaiseuse», mais j’aimerais quand même avoir la réponse en vos mots : pourquoi demander le retrait de partitions souvent annotées par des fans de ces artistes? Souvent, ce que les artistes reprochent aux sites du genre, c’est qu’ils diluent l’information. Plusieurs artistes voudraient offrir leurs partitions, même que certains les ajoutent à leurs propres sites — afin de répondre à la demande des fans — tout en les tenant informés de leurs dates de concerts, des parutions de vidéoclips, etc. Bref, c’est leur choix à eux. De plus, sur leurs sites, ils peuvent également fournir de l’information aux fans et entretenir un contact avec eux… ce que ces sites ne permettent pas aux artistes… sans compter que ces partitions comportent parfois des erreurs. Je comprends — et ils comprennent — que ces gens-là ne font pas ça pour faire fortune sur le dos des artistes, mais ça empêche tout de même la transmission d’information précieuse directement aux fans. C’est plus au niveau de ça. Ce n’est pas vraiment une démarche à la «Vous êtes dans l’illégalité! On va vous poursuivre!» On n’a pas de raisons de faire ça et on y perdrait notre temps en plus.

Croyez-vous que des écarts du genre sont liés à une certaine méconnaissance du milieu musical ou encore au fait que les partitions d’artistes québécois sont rares ou onéreuses, car souvent disponibles que dans des livres produits à cet effet? Je ne pense pas. Le gars de Partition 101 était conscient qu’il était dans l’illégalité. Il le disait lui-même! C’était donc anecdotique pour lui. Il y avait de la pub sur son site qui ne servirait qu’à payer l’hébergement. Si ça rapportait plus, ça aurait rapporté davantage que les frais d’hébergements et je ne crois pas qu’il aurait payé les droits avec le surplus. Ce n’est pas une question de «ça rapporte ou non?», ça relève du principe que tu ne peux pas utiliser du contenu qui ne t’appartient pas pour vendre de la pub et faire de l’argent. Les clics sur ce site faisaient augmenter sa valeur avec du contenu qui n’était pas à lui. Qu’on fasse ça pour les fans ou non importe peu. Ça ne marche pas comme ça! Il y a peu d’éléments sur ce site qui étaient défendables. Il y a d’autres sites du genre ou il n’y a pas de pubs. On demeure conciliant. On sait que ces gens-là sont vraiment des fans et qu’ils ne savent pas ce que ça implique, qu’ils ne veulent pas faire de tort aux artistes, mais lui dit que c’est pour faire la promotion d’artistes et que personne ne fait d’argent avec ça. Les gens qui fréquentent ces sites-là, c’est pour les partitions de chansons qu’ils connaissent. Je ne crois donc pas à l’argument que c’est pour faire découvrir ou promouvoir des artistes. Je crois donc qu’il était très, très, très conscient de ce qu’il faisait.

Au moment de mettre en ligne, M. Veillette n’a toujours pas répondu à notre demande d’entrevue.

À mon humble avis…

Bien que M. Lafrance croit que, dans le cas de Partition 101, il n’y avait pas de méconnaissance du domaine, je demeure persuadé qu’un certain flou persiste… autant pour les mélomanes que pour les bonzes de l’industrie. Encore aujourd’hui, trop peu d’artistes locaux saisissent les portées du Web.

Trop peu de chanteurs — comme Mononc Serge par exemple (qui, à ce jour, jouit d’une carrière indé très enviable) font de leur site non pas qu’une plateforme promotionnelle, mais aussi un rendez-vous pour les fans où on retrouve des «bonbons» comme des pièces gratuites… et des partitions, justement.

Trop peu d’artistes se la jouent Radio Radio, par exemple, et font de la parution d’une œuvre un prétexte pour lancer aussi une nouvelle vague d’objets promotionnels (en plus du LP, on offrait différents forfaits permettant d’acheter également des gaminets, voire un repas avec le groupe!).

Trop peu de groupes osent et vont jusqu’à offrir du matériel gratuitement contre une adresse courriel — et maintenir ainsi un contact avec le fan — ou encore des exclusivités contre un montant forfaitaire mensuel (et, oui, je fais référence à ces pionniers de Misteur Valaire).

Trop peu et à en juger le misérabilisme coulant des réactions de la sortie de Mario Pelchat ainsi que des témoignages de la série Arrière-Scène de TFO, on pourrait presque ajouter : trop tard.