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Pour la suite du clip

Réflexions autour du vidéoclip Hers de Tommy Kruise — et du genre en général — en compagnie du réalisateur Martin C. Pariseau.

S’il y a un médium qui a traversé plusieurs petites révolutions en un court laps de temps, c’est bien le vidéoclip.

En quelques décennies, celui-ci est passé de produit plus promotionnel qu’artistique — via les Scopitone, notamment — à véhicule de controverses (MuchMusic et MusiquePlus ont tenu des tables rondes télévisées pour discuter du fameux Justify My Love de Madonna, jugé trop osé à l’époque) et moteur à culture populaire (la tonne de clins d’œil et parodies du tristement célèbre Wrecking Ball de Miley Cyrus en témoigne).

La semaine dernière, le réalisateur Martin. C Pariseau surprenait le web avec Hers, une «œuvre» autant inspirée par la chanson Hers du beatmaker Tommy Kruise que du quotidien de Bogdan Chiochiu, un ami à lui. Œuvre-entre-guillemets, car Pariseau va bien au-delà des aspects mercantiles et esthétiques du clip et touche également au documentaire, voire à l’art engagé.

Afin de m’assurer de ne pas parler à tort et à travers, j’en ai justement jasé avec lui.

«Le piège là-dedans»

À l’image de quelques-unes de ses réalisations précédentes, dont At All de Kaytranada où les fameuses figurantes aguichantes du vidéoclip rap traditionnel sont remplacées par des culturistes, Pariseau voulait bousculer le public de Tommy Kruise tout en déclenchant un signal d’alarme… mais pas à tout prix. «Je voulais faire de la sensibilisation positive à travers quelque chose d’artistique. Le piège là-dedans aurait été de faire quelque chose de super triste, de montrer comment ça peut être pathétique ou encore de tenter d’être deep

Exit les violons et le gros plan sur la larme qui coule, donc, pour se coller à un procédé s’apparentant davantage au documentaire. «Ce qui m’intéressait, c’était de faire un portrait de Bogdan de la façon la plus honnête possible. C’est sûr que Bogdan peut être triste. Après tout, il est conscient de sa situation et de sa maladie! T’sais, il m’a déjà demandé si les filles ne s’intéressaient pas à lui à cause de sa maladie. Qu’est-ce que tu veux répondre à ça? Mais, comme tout le monde, il n’est pas triste tout le temps.»

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Et Pierre Perrault là-dedans?

Portés par l’engouement de Kruise, la mère de Bogdan et l’intérêt d’une intervenante côtoyant celui-ci, Pariseau et Martin Henri — son producteur au sein de la boîte de Roméo & Fils — ont convaincu le personnel de l’hôpital de tourner sur place. Objectif et conditions obligent, le réalisateur et son directeur photo — Ariel Méthot — ont tourné sans mise en scène, procédant avec Bogdan à coups de propositions. «S’il faisait une action que je manquais, il ne la refaisait pas pour autant», note Martin au passage avant de revenir sur ce qu’il a plutôt trouvé sur le terrain.

«Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que c’est de plus en plus difficile de tourner du documentaire, voire de prendre des photos, tant les gens sont conscients de la présence de la caméra», glisse-t-il tout en mentionnant, amusé, que la fameuse trilogie de l’Île-aux-Coudres de Pierre Perrault serait inconcevable aujourd’hui. «Les gens ont toujours un espèce de complexe face à ce qu’ils auront l’air devant l’objectif. Bogdan, lui, avait quelque chose des grands acteurs: qu’on le filme éloigné ou de près, et ça ne l’affectait pas.» Bogdan, De Niro. Même combat!

Aussi à noter: la télédiffusion n’a jamais été évoquée dans le processus créatif. Détail qui, mine de rien, semble indiquer que les réalisateurs locaux rejoignent leurs collègues internationaux dans leur deuil des chaînes spécialisées. «Je m’en fous un peu. Ce n’est pas un médium que je consomme», tranche pour sa part Pariseau avant d’ajouter qu’il est «quand même content quand on y diffuse mes trucs!».

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Faire «quelque chose»

Des jours plus tard, Martin C. Pariseau se dit plus satisfait par l’expérience que par les retombées de celles-ci. Le réalisateur révèle qu’il est tout de même flatté par le succès remporté par Hers (on en parle au Québec, mais également ailleurs comme sur le site du magazine américain Fader, par exemple), mais surtout épaté par la réception du grand public. Lui qui craignait des commentaires mesquins sur le fil de discussion de la page YouTube du clip s’avoue agréablement surpris par l’ouverture des spectateurs.

La vision locale du vidéoclip, en tant que genre, l’enchante moins, par contre.

«J’veux pas trop faire mon Kanye West», prévient-il avant de se lancer dans sa diatribe, «mais on dit souvent que le clip est un sous-genre. On m’a même écrit « Oh! Tu devrais transformer ton clip en documentaire. Ça aurait plus de valeur! » Les gens qui pensent ça n’ont pas compris ce qu’on voulait faire. Pourquoi un clip ne peut-il être un documentaire par lui-même? On voulait faire quelque chose de différent.» Puis, une pause, où Pariseau tente de mieux cerner l’œuvre qu’il a réalisée. Après un long silence, Martin revient à la charge: «Je ne sais pas trop ce qu’on voulait faire au juste. On cherchait… on voulait essayer quelque chose, revoir la forme du truc en fait, et je pense que ça a marché. Un clip, ça a le droit d’être de l’art, comme les films ou la musique. Nous, on voulait faire quelque chose entre les deux.»

Et, justement, à en constater quelques récentes productions qui semblent miser davantage sur le web que sur la télé tout en désirant vraiment «faire quelque chose» plutôt que tout bêtement mousser l’artiste ou la toune de l’avant (notons le plan-séquence lancinant et lourd de sens de La pornographie de David Giguère ou encore le clin d’œil Warholesque de Pharrell Williams avec son 24 heures de Happy — j’ai comme l’impression que nous vivons bel et bien — et finalement — une nouvelle ère pour le vidéoclip qui, après un bref passage à vide, compte à nouveau sur des créatrices et créateurs déterminés à redorer son blason.