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Sur mesure

Pourquoi choisir quand on peut tout avoir

La contrainte sollicite l’imaginaire et nous oblige à trouver parfois une voie de contournement. Je constate depuis quelque temps – sont-ce des mois ou une poignée d’années? – que les jeunes artistes de la chanson et les moins jeunes aussi d’ailleurs usent de créativité pour parvenir à vivre de leur métier. Bon, OK, vivre est peut-être exagéré, disons pour parvenir à exercer leur métier. C’est beaucoup moins joli, moins poétique, mais beaucoup plus vrai. Les alarmistes de tout acabit s’en étant donné au défaitiste «que veux-tu», et sur toutes les tribunes, prédisant la mort d’une industrie, l’extinction d’une espèce de mammifère à guitare, l’agonie de la poésie, il a bien fallu se poser la question. Plus viable mais volable, comment la chanson allait-elle faire vivre son créateur? Puisqu’on nous la vole, donnons-la. On se rattrapera ailleurs et autrement. La phrase à peine achevée que déjà le plan se cassait la gueule. On va faire des succès, que des succès avec une modulation aux deux tiers, pour qu’en spectacle le public se lève et applaudisse au milieu de la chanson. On va raconter la mort d’un proche, la fin d’un amour, une enfance malheureuse idéalement écrite à la première personne pour que le public la chante aussi, ou mieux, on va ne rien raconter du tout sur un rythme dansant avec des gens qui tapent des mains et des chorus. Il ne faudra pas que la chanson dépasse trois minutes trente pour que les radios la jouent.

Mais les radios ont bon dos et surtout un son. Et la réponse toute faite quand la radio ne la jouait pas tenait en sept mots: «Désolé, ce n’est pas dans notre son.» J’avoue l’avoir moi-même déjà prononcée.

Alors, certains artistes se sont dit tant pis, je me fous du succès, de la radio, du format, des chorus et de la modulation, je me fous de ma maison de disques, de toute façon je n’ai plus de contrat, je me fous de mon agent qui me prend 20%, du distributeur, de l’attachée de presse et de son père. Je fais table rase et je repars à zéro. Sur un air connu:

S’en aller hors-la-loi droit vers un nouveau monde / Ne plus vivre aux abois quand la menace gronde / Quand le moindre building ressemble à un bunker / Ne plus courber l’échine avancer sans avoir peur.

Repartir à zéro (popularisé par Joe Bocan, magnifiquement reprise par Pilou).

Faire à sa tête, avancer sans avoir peur, puisque de toute façon, on n’a plus rien à perdre; dans ce cas, on a tout à gagner. D’accord, tous n’ont pas jeté le bébé avec l’eau du bain, mais se sont accordé une très grande liberté de création. Et là où se trouvait jadis le producteur frileux, on aperçoit un complice audacieux.

Sept jours en mai, sept artistes, sept jours un album, des spectacles. Yann Perreau attelé à Péloquin avec À genoux dans le désir chanté en duo avec autant de filles qu’il y avait de chansons sur l’album. Douze hommes rapaillés, douze artistes, un poète, Gaston Miron, un compositeur, trois albums dont un symphonique, des dizaines de milliers d’albums vendus et l’admiration de tous. Et puis Babx, un artiste français, dans la foulée, a repris Je marche à toi de Miron, un morceau de 10 minutes. Une splendeur. Sur cet album, Cristal automatique #1, il reprend aussi Genet, Artaud, Aimé Césaire, Baudelaire, Rimbaud comme Ferré l’avait fait avant lui. Et Thomas Hellman, hyper doué de la chanson qui n’a jamais tourné que dans les radios étudiantes et à Radio-Canada, a mis Roland Giguère en musique. Récemment, Sylvie Paquette a fait de même, et superbement, avec la poésie d’Anne Hébert. Son album Terre originelle est d’une telle qualité, d’une telle intelligence. Sans doute qu’on ne le trouvera pas en solde chez Costco ni dans le top 10 de Rouge FM, mais souvenons-nous que pendant que les Classels chantaient Avant de me dire adieu, Gilles Vigneault chantait Les gens de mon pays.

Cet engouement pour la poésie d’une autre époque mise en musique par des artistes de notre temps me réjouit autant qu’il m’interroge. Steve Veilleux du populaire groupe Kaïn a créé un deuxième album solo intitulé T’en souviens-tu encore, Godin? Douze titres, dont Juin 1968, Cantouque testamentaire, Cantouque du retour, Jalousies, Libertés surveillées. Veilleux, inspiré par son père ouvrier à la fonderie, travaillait à l’élaboration d’un documentaire sur les conditions de travail de la classe ouvrière quand il s’est pris les pieds dans les vers de Godin. Le documentaire n’a pas vu le jour, mais en lieu et place les mots de Godin se sont retrouvés sur iTunes. Veilleux, contrairement à son habitude, n’escaladera pas les cimes des palmarès avec cet album-là. Kaïn a vendu 350 000 albums en carrière, leur spectacle a été vu par un million de personnes et ils sont restés plus de 100 semaines au sommet des ventes francophones. Faire ce qui ne se fait pas. Voilà ce que la contrainte a inspiré à certains qui ne le regrettent pas. Le dernier en date est Alexandre Désilets, qui s’est offert un Windigo à 16 musiciens et deux choristes. Cet album enregistré en direct, dont le titre évoque une créature de la mythologie amérindienne, cannibale et maléfique, sorte de vide intérieur insatiable, nous permet de découvrir quelques-unes des chansons de Désilets magistralement réarrangées par François Richard, et de les entendre enfin comme Alexandre les entendait entre ses deux oreilles de génie. Imaginez les couches de bonheur. Jusque-là, il n’en avait pas eu les moyens. Là, il ne les avait toujours pas, mais il fallait oser, parce que quand on n’a rien à perdre, on a tout à gagner. Et Alexandre a gagné. Il a remporté le plaisir du créateur, les éloges des critiques et la palme de l’audace.

J’ai lu un jour cette maxime que je me répète sans cesse: Pourquoi choisir quand on peut tout avoir. Avec les années, j’ai bonifié la question par une affirmation: À défaut d’ajouter des jours à la vie, ajoutez de la vie aux jours.

Titre à écouter: Plus qu’il n’en faut, Alexandre Désilets, de l’album Windigo

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