Sur mesure

Quelque chose comme un grand disque

1969: le poste de radio à la maison était, selon les heures et les humeurs, branché sur CKAC, CKVL ou CJMS, rarement sur Radio-Canada. J’ai fait mes premières armes au AM730. Un matin, à 7h, j’y ai lu, au téléphone, dans le cadre de l’émission du célèbre Jacques Proulx, mon non moins célèbre poème sur la vache blanche qui n’aimait pas le dimanche. AM? Eh boy, comment vous expliquer? AM pour modulation d’amplitude et FM pour modulation de fréquence.

En tout cas, ça modulait ferme chez les Giroux, du matin au soir, du soir au matin. Mon père allumait la radio à 5h, ma mère la fermait à 6h avant le souper, avec pour conséquence que j’assimilais mieux les chansons que les tables de multiplication. Pourquoi est-ce que je garde un souvenir si vif d’avoir entendu Je t’aime moi non plus sur les ondes de CJMS… Pourquoi? Sans doute pour la même raison qui a valu à la chanson d’être censurée par le Vatican… J’avais 6 ans.

Tu es la vague, moi l’île nue
Tu vas, tu vas et tu viens
Entre mes reins
Et je te rejoins
Maintenant viens

Et je vous passe les soupirs langoureux qui en disaient bien plus que les mots.

La même année, Léo Ferré chantait C’est extra:

Un Moody Blues qui chante la nuit
Comme un satin de blanc marié
Et dans le port de cette nuit
Une fille qui tangue et vient mouiller

Ben oui, toi… Et vas-y que je te passe le voile à peine clos et la touffe de noir jésus qui ruisselle dans son berceau comme un nageur qu’on n’attend plus

On ne saisit pas toutes ces subtilités à 6 ans, mais on comprend qu’il y a quelque chose qui ne nous est pas destiné dans le propos.

Quelques années plus tard, assise à l’arrière du Valiant bleu cendré, alors qu’on roulait inlassablement vers la grande ville qui était donc ben loin, encore plus loin que dimanche passé, je chantais à tue-tête mon légendaire duo avec Nicole Croisille:

Aujourd’hui quoi qu’on fasse 
Nous faisons l’amour
Près de toi le temps paraît si court
Toi tu es gai comme un Italien
Quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin
C’est toujours comme la première fois
Quand je suis enfin devenue
Femme, femme, une femme avec toi

Ma mère se retournait et me jetait, par-dessus son épaule gauche, un regard inquiet.

Ça ne s’est pas arrangé avec les années. Beau Dommage, ça pouvait encore aller, La complainte du phoque en Alaska, Chinatown, ce n’était pas bien compromettant, du moins en apparence. Parce que les chansons de Beau Dommage nous offraient des courts-métrages d’urbanité, inédits depuis la Bolduc, elles confirmaient subrepticement dans l’amorce de ma quête identitaire notre devoir d’exister.

C’est quand est arrivé Harmonium que ça s’est gâté.

Où est allé tout ce monde
Qui avait quelque chose à raconter
On a mis quelqu’un au monde
On devrait peut-être l’écouter

Arme redoutable. Laissée entre les mains d’une ado, une chanson peut faire beaucoup de ravage. Le volume dans le tapis, je vous assure que le message a fini pas passer. Si on m’a écoutée? Peut-être, oui. Mais mes parents ont surtout compris qu’ils n’auraient pas le dernier mot quand je suis arrivée avec L’Heptade et The Dark Side of the Moon. On ne parlait déjà plus la même langue.

L’enfant deviendra grand
Quand ses jouets vivront sur place
Il aura laissé sa trace
Une voix, ça tremble la première fois
Ça dit n’importe quoi

Un arbre s’est dessiné
Tout le long de mon dos
Comme tous les déracinés
Ses racines sont en haut

On venait de passer à un niveau supérieur. En vérité, moi non plus je ne comprenais pas grand-chose à L’Heptade, mais je l’écoutais en boucle comme d’autres vont à la messe, religieusement.

L’ampleur de la musique, les nombreuses couches de subtilités musicales, la voix de Fiori, ses airs de Jésus-Christ, les orchestrations à la fois classiques et modernes de Neil Chotem, la longueur des pièces et cette façon de chanter… ça ne ressemblait à rien.

Comme un sage
Monte dans les nuages
Monte d’un étage
Viens voir le paysage
Laisse-moi voir ton visage…

Vas-y, existe, sort de ton cocon, envole-toi, pars, fly, monte, vole, viens, on va y aller ensemble.

Tout ça exprimé à la deuxième personne du singulier, adressé à nous en disant «tu», amalgamé, gravé sur un disque et cent fois, mille fois écouté. Ça laisse des traces. Je sentais qu’on faisait appel à ma capacité de saisir la poésie, que ce message en disque double et qui résonnait dans mes écouteurs, j’étais en mesure de le comprendre. On ne saisit pas toutes ces subtilités à 13 ans, mais cette fois, je le savais: les propos m’étaient totalement destinés.

L’Heptade a été lancé le 15 novembre 1976, jour de la première élection du Parti québécois.

L’annonce de la sortie de L’Heptade XL a fait frémir de bonheur toute une génération. Certains on dit: «Ne touchez pas à mon Heptade». Et si on découvrait que finalement, c’était moins bien que le souvenir qu’on en gardait, que nos rêves d’adolescents n’étaient que du vieux vent de poteux et qu’on avait eu tort d’y croire et que, et que… Les plus jeunes – nos fils et nos filles – l’écoutent avec nous et ressentent ce qu’on ressentait.

Dix jours après l’élection de Donald Trump, une semaine après la mort de Cohen, 14 rubans 24 pistes qui dormaient en silence depuis 40 ans, dans un entrepôt, sur une tablette, nous ont été rendus. La technologie nous permet d’entendre tout ce qu’on n’entendait pas. Et le temps qui nous est passé sur le corps comme la vie qui nous a râpé le cœur nous permet de comprendre enfin ce qu’on ne comprenait pas.

Le vent fait de son mieux
Pour nous aider à changer d’air
Le vrai vient quand il peut
Quand on lui demande ce qu’il veut faire.

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