Sur mesure

Danser dans les flaques

Je rentre de Thaïlande. Trente-six heures porte à porte, trente-six chandelles, je suis sonnée. Derrière la vitre, la tempête des corneilles venue des États ensevelir Montréal. «Montreal? In witch country?», nous a demandé dans un anglais approximatif un douanier chinois. Pas un fabricant d’éventails d’un village reculé à flanc de rizière, non, non: un douanier de l’aéroport de Shanghai. Ça te replace un ego, ça, mon Denis!

Au cœur de cet étonnant voyage, mon cellulaire a rendu l’âme et j’ai perdu mon iPad à la frontière du Laos et du Cambodge, là où d’autres, plus exotiques que moi, ont jadis perdu la tête, enfumés d’opium. J’y ai vu un signe du destin. J’allais être confrontée au vide sidéral. C’est vraiment très con, le vide sidéral, surtout que j’avais mis un temps fou à monter quantité de listes de musique aux titres évocateurs, pour toutes circonstances et postures: 14 heures de vol en classe éco, sieste à l’ombre du rocher, insomnie de décalée et apéro en bungalow. Tant pis, j’allais à la fois être plus libre et me soumettre aux airs du temps et aux mélodies du lieu. On ne trouve pas d’onglet «musique ambiante» sur TripAdvisor.

En sevrage d’appareils électroniques, je suis entrée pieds nus dans les temples, ai admiré Bouddha dans toutes ses positions et observé des moines en quantité, des singes m’ont grimpé dessus et j’ai fait de même sur une éléphante de mon âge. J’ai vu beaucoup d’évocations du roi mort, mais pas les Oscars. J’ai eu la frousse de ma vie à cause d’un chauffeur de tuk-tuk fou, mais je n’ai pas assisté au spectacle de Benjamin Biolay à Montréal en lumière ni eu conscience de la sortie du nouvel album de Vincent Vallières.

Khao San Road, située à proximité de notre gîte, la mecque des bourlingueurs poilus de tous poils et venus de partout, sorte de rue Saint-Denis en bas de Sherbrooke mais sur l’acide, regroupe des boutiques de paréos, pantalons de yogi, sandales en babiche et chemises de chanvre, restaurants, bars à cocktails et autres salons-de-massage-en-tout-bien-tout-honneur qui vous remettent d’aplomb sur le trottoir au vu et au su des passants. S’y entremêlent des parfums de pad thaï, d’huile à friction, de tarentules grillées et de boules à mites. Ajoutez à l’atmosphère la musique, le bruit, les sons. Chaque adresse a le sien. Le claquement des mains des masseurs est le son le plus doux. Un joueur de blues enterre un quatuor émule des Beatles qui s’égosille sur A Hard Day’s Night. En face, un Bob Marley local fait comme il peut pour détendre l’atmosphère, mais en vain. Des femmes de la tribu Hmong descendues du nord de la Thaïlande et vêtues de leurs costumes traditionnels grattent avec un petit bâton le dos de grenouilles en bois… C’est fou, on dirait le croassement de vrais batraciens. J’en ai acheté une pour m’en souvenir. On fait de ces choses en voyage…

Au détour d’une échoppe de mangues et de riz collant résonne Hotel California. Hotel California est, 40 ans pile après sa sortie, chantée sur tous les tons jusque dans ces plus lointaines contrées. Après avoir monté les 306 marches qui mènent au temple de Doi Suthep, près de Chiang Mai à 12 heures au nord de Bangkok, dans lequel sous un Chedi d’or, on a enterré un bout d’os d’épaule de Bouddha, apporté jusque-là depuis les Indes par un éléphant blanc qui est tombé raide mort une fois arrivé à destination… ce qui a bien failli m’arriver aussi. J’ai entendu Hotel California: «You can check-out any time you like, but you can never leave»!

De retour dans la capitale, sur Trok Silp, ruelle de Bowon Niwet, près de mon gîte, un vieux voisin fait retentir tous les soirs autour de dix heures des chansons d’un autre temps, encore plus vieilles qu’Hotel California. Sa cabane n’a ni portes ni fenêtres. À quoi bon, il fait si chaud, autant laisser ouvert. Et qui voudrait lui voler la table tournante Technics modèle année 1980 qui égaye la vie du quartier? Bouddha veille. Éclairée d’un pauvre néon, l’unique pièce de son logis déborde de sacs de plastique pleins de je ne saurai jamais quoi. Les murs sont recouverts de photos de je ne saurai jamais qui. Il semble avoir 80 ans. Il a sans doute beaucoup moins. Couché à même le sol du matin au soir et du soir au matin, il ne se lève que pour tourner le 33 tours et passer de la face A à la face B.

Imaginez le tableau. Il fait nuit. La ruelle bordée d’abris de fortune en vieux teck brun et en tôle n’est pas éclairée. Pas de sirènes, pas de klaxons, juste une lointaine rumeur de ville. Une brise de chaleur et de pollution. On parle par ici, on écoute la télé par là. Les chattes appellent les chats, une vieille fait frire des rouleaux impériaux. C’est bien tout ce qu’il y a d’impérial dans le quadrilatère. Et là… de chez le vieux, retentit une reprise en thaï d’Itsy Bitsy Teenie Weenie Yellow Polkadot Bikini de Brian Hyland. Ç’a été plus fort que moi, je me suis mise à danser dans les flaques.

En manque de moi, la veille de mon retour, j’ai flanché. J’ai pris la direction du 35, Samsen Road. «Bangkok Poutine, ouvert de 11h à 23h», arbore la façade, avec un drapeau du Québec et un autre du CH. Sur une feuille blanche collée sur la porte, Bruno Blanchet a écrit au feutre: «Nouveau! Véritable fromage en grains pour vos poutines. Real cheese curds for your poutine.» À l’intérieur, une collection de messages rédigés par des compatriotes de passage. Tous contiennent au moins un tabarnak, quelques câlisse et beaucoup de contentement. Deux Thaïlandaises achèvent, sans sourciller, leur assiette au son de Passe-moi la puck des Colocs: «Aujourd’hui, la télévision est venue nous voir pour constater l’état du désespoir… Bobette, branlette, canette, Ginette.» Les Cowboys fringants enchaînent avec Les étoiles filantes. Je suis à Bangkok, mais plus près que jamais de chez moi, en gougounes, je mange de la poutine et, enthousiaste, je chante, avec Marjo: «On n’apprivoise pas les chats sauvages, pas plus qu’on met en cage les oiseaux de la terre».

En partant, j’ai laissé une note:
Salut Bruno, il me fallait passer par chez toi. Un saut qui fait du bien. Si tu veux ajouter du neuf à ta playlist de chansons québécoises, fais-moi signe. Bises
– Monique Giroux

Zut, j’ai oublié d’écrire:
Merci pour la poutine. Tu as eu une tabarnak de bonne idée.

Va vraiment falloir que j’y retourne.