Sur mesure

Un air dans la ville

En 1642, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, 30 ans, soldat français et fondateur troubadour de Montréal, pinçait du luth. Jean-Sébastien Bach n’était pas né, pas plus que Pachelbel. Donc, point encore de Suite no 1 en sol majeur ou de Canon au moment de la fondation. On dit que Maisonneuve et ses compagnons auraient chanté le Te Deum à leur arrivée à Ville-Marie. Imaginez le tableau. On peut aussi figurer le bruit incessant des battements de tambour et le sifflement des flèches iroquoises. On trouvait dans les poches des bons colons bombardes, guimbardes et autres petits instruments en métal que faisaient vibrer leurs doigts gelés par l’hiver, ennemi redoutable. Il devait bien y avoir dans quelques coins une viole, une flûte ou même une trompette.

La chanson, en France du moins, permettait au bon peuple de critiquer Louis XIII et surtout son ministre principal, Armand Jean du Plessis de Richelieu, le cardinal retors et intransigeant, qui s’éteint d’ailleurs en décembre 1642. Les gérants d’estrade, blogueurs et autres Richard Martineau de l’époque travestissaient des compositions religieuses, donc des airs connus, pour en faire des satires qui étaient colportées à travers toute la France. Mais les reprenait-on à Pointe-à-Callière? Les missionnaires traduisaient en langue autochtone les chants religieux pour convertir les Amérindiens au catholicisme. Madeleine Chartrand ne chantait pas encore Ani Kuni. Quelques décennies plus tard, les canotiers pagayaient ferme en chantant À la claire fontaine, la plus populaire des chansons françaises avec Frère Jacques et Au clair de la Lune. On ne s’entend pas sur ses origines. Aurait-elle été composée par un jongleur du 15e siècle ou créée deux siècles plus tard par les hommes de Champlain?

Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai…

Quand la chanson cause

En 1942, Félix Leclerc, qui ne chantait pas encore, écrivait les textes d’une série radiophonique intitulée Je me souviens. Pour souligner le 300e anniversaire de la fondation de Montréal, et pour cause de guerre, on confiait à l’Église le soin de gérer les festivités. Il n’y a donc que 75 ans, on chantait le Chant du IIIe centenaire – Apothéose de Ville-Marie, composé par l’abbé Charles-Émile Gadbois, père de La Bonne Chanson, dont le credo était: «Un foyer où l’on chante est un foyer heureux». Le texte de cet hymne, lui, était écrit par le Révérend Majestueux Père Georges Boileau o.m.i. (oblat de Marie-Immaculée), qui signait aussi Le doux parler ancestral ou encore Le blé qui lève, respectueusement dédié à «Sa Grandeur Monseigneur O.-E. Mathieu Archevêque de Régina». Admirez comme suit l’abondance de déférences et de superlatifs:

Honneur à toi, Ville-Marie, que l’héroïsme ici fonda, tu fais l’orgueil de la patrie et l’ornement du Canada. Ville de paix et de prière, terre d’honneur et de beauté, nous exaltons ton âme altière, ô Montréal, noble cité. Par l’Évangile et par l’épée, tes pionniers, des saints, des preux, ont fait fleurir une épopée, ô Canada, sol des aïeux—-eux.

Il fallait tenir la note – un si.

Je saute un couplet répétitif de glorification afin de vous éviter un hoquet. Voici la suite:

Au livre d’or de notre histoire brille le nom de tes guerriers, et les héros de tant de gloire ont ceint ton front de leurs lauriers. La croix là-haut sur la montagne, ce labarum de notre foi, du mont Royal, sur la campagne comme un flambeau plane sur toi.

La chute est violente:

Du haut du ciel, Vierge Marie, bénis tes fils et tes foyers. De Montréal, Ville-Marie, la métropole aux cent clochers, c’est ton domaine ô Notre-Dame! C’est ton fief, Reine des Cieux, un peuple entier te le proclame au beau pays de nos aïeux.

Dans les années 1950, Radio-Canada avait son orchestre symphonique, sa troupe d’opéra et son émission de télé L’heure du concert

Attendez, je reviens… Je vais pleurer sur ce noble passé…

Le 325e a été souligné par un concert dirigé par Wilfrid Pelletier qui mettait en vedette, entre autres, Gilles Vigneault et Maureen Forrester. Le legs le plus important fut sans doute la sculpture de Calder installée à l’île Sainte-Hélène. Autrement, on fêtait surtout l’année de l’amour, l’année de l’expo et le 100e de la Confédération canadienne.

Savoir d’où l’on vient…

En 1992, pour souligner le 350e anniversaire de Montréal, Christian Mistral a écrit, sur une musique de Dan Bigras, un hymne à la ville. En voici un extrait:

… Montréal, j’ai vu se fâcher d’autres ciels que celui-ci, se coucher tant d’autres soleils sur d’autres nuits, je n’ai pas trouvé ta pareille. Souvent là-bas, fermant les yeux, j’étais ici. Un bateau dans une bouteille m’a ramené vers tes bras d’eau, c’était un jour de grand soleil qui faisait fondre mon fardeau. Je suis retourné dans la rue où s’est déroulée mon enfance et j’ai fait quelques pas de danse quand mon quartier m’a reconnu. Je vis au rythme des saisons et des parfums mélancoliques, j’ai connu toutes mes passions dans les chaleurs de la musique.

Savoir où l’on va…

Y aura-t-il une chanson originale pour souligner le 375e? Je l’ignore, mais j’en doute. Je reviendrai à Montréal de Charlebois, qu’on nous offre en présentation du spectacle du 17 mai Bonne fête Montréal, qui n’est pas une production de la Société des célébrations du 375anniversaire de Montréal, mais de Juste pour rire, figure parmi les plus belles chansons inspirées par la métropole.

Le 4 avril dernier, dans le cadre du spectacle Des mots sur mesure produit par la Maison de la culture Ahuntsic et que j’ai le bonheur d’animer depuis 2011, sept artistes nouvellement installés à Montréal et qui n’avaient jamais chanté en français ont repris, à leur manière, du Leloup, du Pellerin, du Desjardins, du Vigneault, du Karkwa, etc. Elham Manouchehri du Liban, Anna-Maria Melachroinos de Grèce, Suzi Silva du Portugal, Fernando Gallego d’Espagne, Ilam du Sénégal, Leila Gouchi du Maroc et Nazih Borish, réfugié syrien, ont chanté en finale de spectacle, dans leur langue, Je reviendrai à Montréal. On vivait là ensemble.

Le 19 août prochain, un grand spectacle gratuit, offert à tous les Montréalais, un événement jamais vu, réunira trois orchestres symphoniques. L’Orchestre Symphonique de Montréal, l’Orchestre Métropolitain et l’orchestre de McGill feront vibrer la montagne jusqu’aux racines des arbres.

Voici en conclusion quelques-uns des mots de Grand Corps malade qui ont été mis en musique par Yann Perreau sous le titre À Montréal, une des dizaines de chansons que Montréal a inspiré et qu’on entendra certainement au cours des semaines à venir.

Je veux voir Montréal en grand 
J’ai plutôt un bon a priori
Parce que les gens sont accueillants
Y a plus de sourires qu’à Paris…

Je prétends pas connaître la ville, j’suis qu’un touriste plein d’amitié
Mais j’aime ce lieu, son air, et ses visages du monde entier
J’me suis arrêté pour observer la nuit tomber sur Montréal
Et l’dernier clin d’œil du soleil changer les couleurs du mont Royal…

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