Sur mesure

Le grand buffet chinois des notes et des mots

Me voilà bien reposée. J’ai eu l’idée du siècle en prévoyant des vacances estivales au Mexique! Vu l’été auquel on a droit au Québec cette année, je me félicite d’avoir joué à la roulette russe avec Météomédia qui prévoyait 10 jours d’orages violents sur la péninsule du Yucatan. Que nenni! Je rentre de vacances reposée d’avoir entendu toutes ces vagues, ce vent, le cri des pélicans – eh oui, ça crie des pélicans. Qu’elle était douce, la musique du «pouiche» qu’émettait le tube de crème solaire presque vide et qui réclamait que je le secoue pour en extirper trois gouttes qu’il me fallait étaler sur des épaules pourtant déjà bronzées. Et puis les enfants qui font des trous dans le sable pour se rendre jusqu’en Chine… ce bruit-là m’a également reposée. Et les vendeurs de ci pis de ça qui répétaient comme des mantras des noms de fruits et de bricoles en faisant des allers-retours sur la plage… ils sont arrivés à me calmer également. La petite chute d’eau toute bucolique dans la piscine, les deux perroquets vieillissants qui se faisaient entendre de temps en temps, les freins de vélo pas graissés qui couinaient devant les terrasses entre ceviche, margarita et mariachis du soir… tout ça m’a bercée. Et dire que je ne voulais plus rien entendre!

La dernière fois que j’ai évoqué dans ces pages la musique de la vie et ma vaine quête de silence, je rentrais de Thaïlande. Comme si les très grandes chaleurs, humidex en prime, accentuaient mon désir de n’entendre rien. Mais n’entendre rien, c’est déjà entendre quelque chose. Au cours de ces quelques derniers jours épicés au jalapeño, j’ai enfin compris qu’en réalité, je ne cherchais pas le silence, mais le vide de sens, pour me reposer vraiment. Emmenez-en des bruits de chansons et de musiques, pourvu que je ne comprenne rien de ce que le chanteur raconte quand je suis en vacances. Parce que je suis myope, je n’entends pas bien sans mes lunettes, c’est comme ça. Demandez à quiconque porte le binocle et il vous le confirmera. Vous me direz alors: «Si tu ne veux rien entendre, retire tes lunettes, c’est ben simple.» C’est une avenue, en effet, mais attraper une vague de plein fouet quand tu ne l’as pas vue venir, c’est comme entendre une chanson de Renaud ou de Desjardins pour la première fois: ça fesse.

On connaît tous l’expression «mieux vaut être sourd qu’entendre ça». Bon, il ne faudrait pas exagérer non plus. Beethoven était sourd. Il n’a jamais entendu son œuvre la plus connue, sa Neuvième Symphonie. C’est quand même dommage! On dit que sa surdité était la conséquence d’une syphilis ou alors d’une labyrinthite… intestinale. Barbara est bien morte d’un empoisonnement aux champignons… c’est aussi con, vous me direz.

Si au moins j’arrivais à faire abstraction des paroles de chansons seulement 15 jours par année, en lisant par exemple un magazine de mode plate avec dedans des bikinis jolis que je ne porterai jamais. Juste laisser vrombir les notes sans chercher à capter un message, un sens aux mots des chansons, je pourrais, tout en bronzant, taper du pied et claquer des doigts. Mais non, j’analyse la rime riche ou pauvre, je tente de déceler l’originalité du sujet, l’angle abordé, le sens, comme s’il fallait à tout prix un sens. Alors je vais là où on ne chante pas dans ma langue. J’entends.

Le verbe «écouter», selon le Larousse, se définit ainsi: «Être attentif à un bruit, à un son, à de la musique, les entendre volontairement.» Attentif. Volontairement. «Accepter d’entendre ce que quelqu’un a à dire, lui donner audience.» Que c’est joliment dit, «lui donner audience». Le verbe «entendre» est carrément plus technique: «Percevoir par l’ouïe des bruits, des sons, produits par quelque chose ou quelqu’un.»

J’ai lu cet été ce tweet de Renaud: «Ma chanson Mistral gagnant, c’est du pipi de chat à côté des chansons de Brassens, de Nougaro et de Jean Ferrat.» Ben dis donc, j’en connais qui videraient des litières pour moins que ça.

Vous voyez, par exemple, cette chanson-là, je l’ai beaucoup écoutée. Seulement l’entendre ne m’aurait pas suffi. Et quoi qu’en pense Renaud, les Français la citent toujours comme leur préférée devant Ne me quitte pasL’aigle noirAvec le temps, et loin devant tout le répertoire de Ferrat et Nougaro. Elle date de 1985. Elle a 32 ans. Quand on fait le même sondage ici, invariablement c’est Quand les hommes vivront d’amour qui arrive en tête. Elle date de 1956. Elle a 61 ans. Pas loin derrière, on cite Si Dieu existe (1996), Si fragile (1990), L’amour existe encore (1991) et Hymne à la beauté du monde (1973).

Quel âge a la dernière chanson que vous avez écoutée vraiment? Je veux dire, assez pour m’en raconter le propos?

Pourquoi ai-je l’impression que devant le grand buffet chinois des notes et des mots, on ne prend plus le temps d’écouter les chansons et on n’a plus l’estomac assez grand pour goûter tous les plats – et surtout pour y revenir une deuxième fois. Et Dieu sait que personnellement, je n’ai que ça à faire, 350 jours par année. Alors j’imagine mon gérant de banque, ma dentiste, le véto de mon chat. Ils font comment ces gens-là pour écouter des chansons? Et surtout, à quelle heure le font-ils?

On lit et on entend beaucoup les crieurs de tout acabit, les hurleurs, les lanceurs de fausses alertes qui soudainement se soucient de notre bien-être et nous mettent en garde contre les feux de l’enfer et les pires malheurs de l’Apocalypse à grands coups de Messenger. Pour ça, on a le temps.

Mais que sait-on des mots des chansons? De celles qui traversent et traverseront les âges et marqueront les esprits?

Les vacances sont finies… va falloir s’y remettre.

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