Sur mesure

On vient tous d’ailleurs ou de quelque part

La diffusion du documentaire Les Québécois de la loi 101 venait à peine de s’achever en août dernier que j’écrivais à mon collègue journaliste et chroniqueur, Stéphane Leclair, à l’origine de cette production, pour lui dire: «OK, on fait quoi? On commence par où? Quand? À quelle heure? Où est-ce qu’on a failli? À qui la faute? Comment faire pour se rattraper, pis vite à part de ça? Si on ne parvient pas à attirer nos amis issus de cette belle jeunesse québécoise, nés de parents immigrants, au TNM ou aux Francofolies l’été quand Ariane, Louis-Jean, Koriass chantent gratis à la place des Festivals devant 50 000 personnes ou au Salon du livre quand Michel Tremblay, Sophie Bienvenu, David Goudreault, Kim Thúy dédicacent leur nouvelle publication, je suis prête à faire du porte-à-porte pour partager les mots, les images et les notes qui, d’où qu’ils viennent, font la culture d’ici.»

Je suis sérieuse, je tiens à le préciser. Je veux bien faire du porte-à-porte.

Les effets positifs de la loi 101 sont tangibles. L’échec de la transmission de la culture québécoise à ces jeunes francophones de 16, 17 ans nés ici de parents immigrants est aussi tangible. Ils parlent français, sont nés ici, mais ne s’identifient pas à la culture québécoise. Le seul terme «Québécois» est pour plusieurs d’entre eux synonyme de Blanc, caucasien, catholique, francophone, tricoté serré en laine de souche depuis le 17e siècle.

Si on n’est pas Québécois quand on est né au Québec, alors on est quoi? Dans le cadre de l’émission de Leclair, Louise Beaudoin, indépendantiste notoire, répond de manière excédée à cette question: «Canadienne française catholique.» Ça m’a fait un choc.

Les jeunes interviewés déplorent d’être interpellés trop souvent par la question «Tu viens d’où?», alors qu’ils sont d’ici. Je peux comprendre leur lassitude, mais j’aimerais leur suggérer de se réjouir de cette question, plutôt que de s’en offusquer. Nos différences nous rendent plus riches et cette entrée en matière devrait ouvrir sur des échanges constructifs. Mutuellement, on apprendrait déjà à mieux se connaître si on se parlait. Quand en Europe francophone on me demande d’où nous vient notre accent bizarre, je commence par dire que le mien n’est pas plus bizarre que le leur et qu’il vient ultimement de France et d’Angleterre. Parce que le vieux Toussaint, dont je vous ai déjà parlé ici, est parti de France vers 1651, neuf ans après la fondation de Montréal. C’est là que mes interlocuteurs froncent les sourcils, dubitatifs et interloqués. Toussaint avait 18 ans quand il a immigré en Amérique. Son père s’appelait Jean Giroux, comme le mien. Il a eu avec sa femme, Marie Godard, 14 enfants et puis, 11 générations plus tard, je suis… de souche tricotée en babiche, en train de vous raconter ça sur mon ordi depuis mon bureau avec vue sur le mont Royal.

Je répète ma question: si on n’est pas Québécois quand on est né au Québec, alors on est quoi, on est qui?

Je propose une réponse qui vaut ce qu’elle vaut, mais honnêtement, il me semble qu’il y a là une solution. Imaginons une identité rassembleuse qui pourrait faire plaisir à tout le monde, qui permettrait à chacun de conserver son allégeance, ses croyances, sa couleur et qui valoriserait sa langue et donc sa culture.

Et si nous étions des «francophones d’Amérique», des survivants sur un continent qui n’a pas toujours voulu de nous? Québécois, tricotés au sirop d’érable de souche depuis le 17e siècle, indépendantistes ou fédéralistes à gros grains fransaskois et acadiens, Franco-Ontariens, fils et filles de la loi 101, descendants de Mohammed, de Tian, de Mahala ou de Lan Fen. Scolarisés, causant, chantant, écrivant en français sur une terre qui, il y a à peine quatre siècles, était faite de bois debout et habitée par les Premiers Peuples.

Nous venons tous d’ailleurs – à moins que ce ne soit de quelque part. «On est toujours l’étranger de quelqu’un», chantait Pauline Julien.

À partir de quand y a-t-il prescription? Combien ç’a pris de générations pour que les descendants de Toussaint, l’immigrant français venu de Normandie, ne se fassent plus demander d’où ils venaient par des comme eux qui venaient des Charentes ou de Bretagne?

Hochelaga, terre des âmes, film de François Girard (nous devons avoir un ancêtre commun, les Girard… Giroux, ça vient toutte de Basse-Normandie), propose une mise à jour, un rappel de notre histoire, celle des Français, des Anglais et des Premières Nations. Cette histoire qu’on n’enseigne plus, pas assez ou mal. Celle qui nous rappelle que les non-Autochtones sont tous d’ailleurs – à moins que ce ne soit de quelque part.

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, juste avant la projection du film devant une Place des Arts bondée et après un long discours en innu plus émouvant que tous les autres, a ajouté en français: «Ce soir, vous allez voir la vérité. Or la vérité, nous, il y a longtemps qu’on la connaît.»

À force de circonvolutions et de constatations, on devrait être en mesure de proposer des solutions pour que, ensemble, non seulement on parvienne à vivre tout simplement, mais qu’on assume aussi nos parcours, nos histoires, nos cultures et qu’on les partage.

Et puis, pour ceux qui ne savent pas qui ils sont, «francophone d’Amérique», il me semble que ça sonne joyeux et fier.

Pendant que je vous ai au bout du fil, je t’aime en mohawk, ça se dit: Konoronhkwa. Et bonjour en innu, ça se dit: Kuei.

Je vous laisse, je m’en vais faire du porte-à-porte.

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