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Voir le monde comme

Lire Nelly Arcan

Après trois fois, j’ai arrêté.

Comme tout le monde, j’ai commencé par Putain. C’était sur le tard, il y a cinq ans. J’ai été soufflé, comme tout le monde, les phrases d’une page à répétition, les tourbillons dans cette petite pièce où la narratrice rumine sa vie en attendant le client, en attendant son père. Les éclairs dans sa tête m’ont ensorcelé, entraîné dans un monde que j’ignore trop. Puis, les phrases ont fini par me rebuter, vers la fin du roman, j’ai même dit à quelqu’un, à l’époque, que ce livre comptait 50 pages de trop, j’ai honte aujourd’hui d’avoir dit ça, la répétition fait bien sûr partie de la démarche, je l’ai compris en le relisant, ce livre doit écœurer, doit creuser son sillon lentement mais sûrement, jusqu’à s’incruster dans l’âme du monde.

J’ai enchaîné rapidement avec Folle, la petite pièce du premier livre est devenue le brouhaha du Bily Kun, les allées et venues aux toilettes dans ce bar sur les stéroïdes de la parole, j’avais l’impression d’approcher un monde parallèle, un monde qui existe à côté de moi. J’ai été accoudé au même bar, si souvent, sans remarquer Nelly, dirait-on, trop occupé à boire et à prendre tout à la légère, je repense à ma lecture et j’ai ce sentiment d’enfermement en moi étouffant, une sorte de jalousie du vide, j’y repense et je me dis que ma compréhension de Nelly Arcan passe nécessairement par une petite pièce, un plafond opaque qui bloque le rêve, le sens, la joie.

J’ai lu À ciel ouvert, et tout est devenu clair comme de l’eau de roche, cette fois-ci ce n’était plus à l’intérieur et ça changeait tout, c’était sur le toit des édifices de ce même quartier, la seule transcendance possible dans la vanité du rooftop party, les flashs de caméras donnant cette fausse impression d’importance devant le mal de vivre qui se laisse respirer, au moins, enfin, un peu d’air par-dessus le monde qui l’a propulsée là, et sur la terrasse du Plan B, une fausse impression de liberté, encore une clôture, des feuillages parfaitement placés, encerclant la narratrice qui siffle son vin blanc.

Puis j’ai arrêté. Je savais qu’il y en avait d’autres, mais j’avais besoin de repos. J’avais besoin de calme, de bien-être de vieux sage, j’ai lu du Dany Laferrière en masse, ça m’a fait du bien, ça me donnait l’impression que tout va être OK au bout du compte.

J’ai dormi pendant cinq ans.

Il y a quelques semaines, je me suis réveillé. J’étais assis à côté de Karine Rosso, autour du micro de Rebecca Makonnen, et tout a basculé. L’autrice lisait une lettre à Nelly, le soir des 10 ans de sa mort, jour pour jour, elle évoquait ses œuvres sans les nommer, les lecteurs s’y reconnaissaient, je souriais et j’étais ému, Karine continuait dans la lignée de son livre Mon ennemie Nelly, un des livres-buzz de cet automne, et j’ai couru à la librairie féministe qu’elle a cofondée, L’Euguélionne, pour l’acheter, tout de suite après l’enregistrement. Dans ce livre, qu’il faut lire comme un devoir national, la narratrice erre dans le souterrain de l’UQAM, comme aspirée vers l’œuvre d’Arcan, de proche en proche, comme vers un destin littéraire implacable. C’est prodigieux.

J’étais prêt à poursuivre. Je suis allé chercher Paradis, clef en main, qui est sorti quelques semaines après le suicide d’Arcan, et qui parle de suicide de bord en bord, oui, c’est lourd. C’est l’équivalent québécois, je pèse mes mots, de l’album Life After Death de Biggie Smalls, paru deux semaines après son assassinat en 1997.

C’était la première fois que je lisais quelque chose d’aussi pertinent sur la question du suicide depuis Le mythe de Sisyphe de Camus. Quand j’étais étudiant, j’avais trouvé tellement rafraîchissant qu’un essai commence enfin avec une vraie question pressante: «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide.» C’est la question qui précède toutes les autres, faut-il vivre, faut-il quoi que ce soit. Arcan, justement, aborde la question en débordant du traditionnel cloisonnement de la chose en termes de psychiatrie, pour l’inscrire de plain-pied dans le littéraire. Soit, j’aurais honteusement tort de dire que l’étude de la psyché n’y est pour rien dans la question, mais il me semble profondément problématique que le suicide ne soit pas aussi abordé, le plus souvent possible, comme un problème philosophique et littéraire, et pas seulement psychologique. L’autrice va peut-être même plus loin que Camus en disant que les suicidaires manquent de cette force vitale qui permet l’idée même de sens, elle recentre la chose en amont du mont de Sisyphe, en amont de l’absurde, dans une idée assez proche de celle d’élan vital chez Bergson. Quand cette force fait défaut, puisque, oui, elle peut faire défaut, impossible de ne pas vouloir mourir, et impossible de dissoudre la question en d’autres choses. Aucun médicament n’est assez puissant, aucun psy assez empathique, et ça, ça donne le vertige, rien que d’y penser.

Nous avons perdu Nelly Arcan il y a 10 ans. Il me faudra la lire et la relire, jusqu’à ma mort. Je me souviens, elle écrivait des éditoriaux, à l’époque, dans l’ancien rival de Voir, le ICI, qui a disparu des kiosques il y a déjà longtemps. Je voyais son visage en route rapide vers les annonces de spectacles à la fin du journal, dans la section musique, qui me semblait être la seule chose qui comptait au monde, je zieutais les prochaines dates de je sais plus qui au Spectrum. Je croisais aussi le visage de Pierre Falardeau, dans ces pages-là, et lui, je le lisais, c’est en fait le premier auteur dont j’ai acheté un livre avec mon argent de poche, La liberté n’est pas une marque de yogourt.

J’en reviens pas, aujourd’hui, de me rappeler qu’ils sont morts à 24 heures d’intervalle. Je me permets de rêvasser d’une rencontre des deux géants, d’une conversation sur le corps féminin, sur le corps national, sur le corps qui dépérit. J’ai l’impression que le Québec aurait énormément à gagner à penser à ces deux auteurs du même souffle, leur âme ayant fui le monde ensemble, à l’aube des années 2010: que sont devenues les idées de pays, et les idées de féminité, à l’ère de l’environnementalisme, de la révolution tranquille autochtone, de l’omniprésence des questions queer et de me too? J’aimerais les entendre reprendre leurs thèmes de prédilection, j’en rêve, et en fait, j’ai sûrement surtout envie qu’on les écoute à nouveau, leurs traces sont partout, dans toutes les librairies et toutes les bibliothèques, dans les cinémathèques et les archives de vieux journaux: ils sont là.

En 2005, j’ai rencontré Nelly Arcan. Je remportais un concours littéraire d’essai organisé par Voir et Renaud-Bray, c’était ma première petite réussite littéraire, et elle était sur le jury. Nous nous sommes serré la main et nous avons échangé un sourire lors de la remise de prix, une drôle de soirée dans un supper club du centre-ville, une soirée comme dans un roman de Nelly Arcan, rythmée au son des syndiqués de la librairie, qui manifestaient devant l’entrée. Avec les 1000 dollars que j’ai gagnés ce soir-là, j’ai produit le premier album de mon groupe de rap de l’époque, NulSiDécouvert (NSD). Cet album, malgré son succès bien modeste, m’a fait rencontrer une tonne de gens, m’a mené de proche en proche, j’y crois sans hésiter, presque 15 ans plus tard, à m’asseoir à côté de Karine Rosso à On dira ce qu’on voudra.

Mon ennemie Nelly est en librairie depuis le 19 août.  

 

       

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