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Voix publique

C’est pas parce qu’on rit, que c’est drôle

Il y a des jours comme ça. Une nouvelle sort. Elle semble risible, sans importance. Des gens en rient, font de bonnes blagues.

Prenez, par exemple, ce sondage internet sur le « pire Canadien » de tous les temps. La très « sérieuse » revue canadienne-anglaise de la Société nationale d’histoire, The Beaver, donnait Pierre Trudeau bon gagnant.

Passée la minute de plaisir – qui n’aime pas ne pas aimer Trudeau dans ses temps libres? -, mon sang d’historienne et de politologue s’est figé en voyant la liste des 10 « gagnants ». Des anciens premiers ministres y côtoyaient les tueurs en série Clifford Olson, Paul Bernardo et Karla Homolka.

Et là, ce n’est plus drôle. Vraiment plus drôle. Qu’une revue d’histoire – pas CROC – fasse une telle chose m’a jetée en bas de ma chaise. Mettre des premiers ministres et des tueurs en série dans une même liste tient d’un relativisme moral qui laisse pantois.

Et qu’on ne me dise pas que TOUS les premiers ministres ont du sang sur les mains because ceci ou because cela…

Le message envoyé est dévastateur: tout est relatif, tout est égal, tout est pareil. Brian Mulroney ou Homolka, c’est aussi « pire », non? On s’en tord les boyaux tellement que c’est drôle.

En fait, d’après la liste, Homolka serait même « moins pire » que Mulroney, puisque son nom vient APRÈS celui de l’ancien premier ministre! Même Céline Dion est dans le même sac que Homolka. Le tout, pour un grand total de 6 Québécois sur 10. Mais, au moins, tant qu’à faire dans l’absurde, pas de Québécois chez les tueurs en série. Mince consolation.

C’est vrai que ces premiers ministres ont tué quelques grandes idées au cours de leur carrière, mais ils n’ont achevé personne de sang-froid.

Je sais bien que l’histoire n’a plus la cote – même les savants fous du ministère de l’Éducation en ont massacré l’enseignement depuis belle lurette -, mais comment une revue sérieuse peut-elle participer au même mouvement?

De telles listes épicées d’amalgames outranciers ne peuvent que contribuer à la méconnaissance de l’histoire, des faits et des acteurs. Cette méconnaissance contribue à la désinformation. Et la désinformation contribue à la dépolitisation d’une société.

PARLONS D’HISTOIRE

Plutôt que de jeter le tout à la poubelle (mais comme disent les Anglais, « there’s no bad publicity!« ), les rédacteurs de la revue ont fait appel à 10 historiens et auteurs pour dresser une liste parallèle plus crédible pour encourager les Canadiens à discuter d’histoire…

Eh bien, parlons-en. Un des noms dans cette deuxième liste est celui d’Adrien Arcand: un fédéraliste et un loyaliste québécois d’obédience nazie, qui a sévi ici dans les années 30 et 40 et s’est associé à des mouvements pro-nazis d’Ontario et des provinces de l’Ouest. Un choix qui se défend.

Personnellement, je choisirais William Lyon MacKenzie King, premier ministre canadien pendant 22 ans, dont avant, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. Comme Arcand, c’était un antisémite notoire et un sympathisant d’Adolf Hitler. Mais à la différence cruciale près que MacKenzie King, lui, était au pouvoir et il était premier ministre.

Avec la complicité de plusieurs élites du pays, au Québec et au Canada anglais, il ferma presque totalement les portes du Canada aux réfugiés juifs qui fuyaient l’Allemagne nazie. En voilà un premier ministre aux mains tachées de sang.

Aux Archives nationales du Canada, on peut lire son journal personnel sur sa visite officielle à Berlin en 1937 (faut voir les jolies photos de King à des événements publics entouré d’officiers allemands faisant le salut hitlérien…). Suggestion: en faire une lecture obligatoire pour TOUS les Canadiens.

Après un échange de cadeaux qui l’a beaucoup ému, King raconte comment Hitler lui a donné une photo dédicacée de lui-même dans un beau cadre argenté. King le remercie pour un « tel signe d’amitié » et lui dit: « Je chérirai toujours ce cadeau. » Touchant, non?

King parle abondamment du « sourire » et de la « chaleur » d’Hitler. Il dit admirer son côté « autodidacte » et le décrit comme un homme « calme », « passif »(!) et « émotif ». King écrit que Hitler lui fait penser à Jeanne d’Arc, qu’il est un « mystique ». Pour King, même les discours d’Hitler sur la « race » sont inoffensifs, ne cherchant, pour citer ses mots, qu’à « préserver le sang pur du peuple »! Un détail…

Hitler, selon King, est aussi épris de beauté et aime les fleurs. Et voici le passage qui lève le plus le coeur: (Hitler) « m’a souri très gentiment et il y a en effet une sorte d’affection et d’attirance dans son regard. Mon évaluation de cet homme alors que j’étais assis et parlais avec lui est que c’est un homme qui aime vraiment son prochain et son pays, et qu’il ferait n’importe quel sacrifice pour eux. (…) C’est un homme d’une grande sincérité et un vrai patriote ».

MacKenzie King: le VRAI candidat parfait pour le titre du pire Canadien de l’histoire. Dommage qu’au Canada, on ne se souvienne pas beaucoup de tout cela…