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Voix publique

Un marché de dupes

Avez-vous l’impression, à mesure qu’on approche du prochain budget, d’assister à une offensive tous azimuts dont le but est de vous convaincre d’accepter une brochette d’augmentations de tarifs gouvernementaux afin, vous dit-on, de combattre le déficit?

Si oui, c’est que vous avez un excellent sens de l’observation!

Ce n’est pas un hasard si, au nom de l' »équilibre budgétaire », les sorties publiques se multiplient pour réclamer qu’on augmente les frais d’Hydro, de scolarité, des permis en tous genres, des CPE, et tutti quanti. Et que ça se passe en plus pendant que l’Assemblée nationale fait relâche pour deux semaines.

Pas qu’il y ait « complot ». Seulement un bon timing et une belle convergence d’intérêts, lesquels servent à conditionner l’opinion publique.

Prenez deux sorties récentes. Et pas les moindres. Comme par hasard, elles proposent chacune un nouveau « pacte » entre l’État et le contribuable. Mais comme dirait un personnage célèbre du cinéma, c’est une « offre » que vous ne pourrez pas refuser. Parce que vous risquez fort de ne pas avoir le choix…

Premier « pacte »

Le premier « pacte » nous vient de quatre économistes plutôt conservateurs et mandatés par le ministre des Finances Raymond Bachand. Une autre coïncidence. Leur mission: vous faire avaler une absurdité. Soit que pour chaque dollar de plus qui vous sera imposé en taxes et tarifs de toutes sortes, l’État réduirait ses propres dépenses d’un dollar.

Si vous les croyez, c’est que vous êtes mûrs pour racheter des placements à Vincent Lacroix! En fait, leur « pacte » est un marché de dupes. Il vous videra encore plus les poches pendant que les services publics continueront de se détériorer. Pas besoin de poker en ligne de Loto-Québec pour parier là-dessus!

Le ministre et ses quatre mousquetaires osent même qualifier ce « pacte » de « révolution culturelle »! Il y a pourtant de ces termes que quiconque avec un peu de lettres devrait éviter d’évoquer (1).

Deuxième « pacte »

Le deuxième « pacte » est une gracieuseté de Lucien Bouchard et d’un petit groupe de « personnalités », elles aussi, plutôt conservatrices. Leur idée de génie: augmenter encore plus les frais de scolarité, mais bien sûr, sans proposer que les doyens et nombreux cadres de nos universités « contribuent » à l’effort en réduisant leurs salaires souvent plus généreux que ceux des profs. Le syndrome du « pas dans ma cour » sévit aussi à Outremont et à Westmount.

En les écoutant réciter leur chapelet d’augmentations de tarifs sûrs de frapper surtout la classe moyenne, les travailleurs à faible revenu et les plus démunis, on dirait des évêques incapables d’imaginer que la majorité des Québécois n’ont pas une capacité de payer aussi grande que la leur.

Par contre, ils n’exigeront jamais qu’on stoppe l’évasion et les paradis fiscaux. Ou la corruption qui nous coûte des milliards dans les infrastructures. Ni qu’on augmente les impôts des entreprises et des gens aux revenus les plus élevés, ceux-là mêmes que le gouvernement Charest a réduits de plusieurs milliards depuis 2003.

Ils ne le diront pas parce qu’à leurs yeux, de telles idées sont des hérésies de la « gau-gauche ». Alors, qu’eux, les Lucides de ce monde, sont persuadés de posséder la VÉRITÉ. Mais méfiez-vous de ceux qui prétendent détenir la VÉRITÉ. Ce sont habituellement des idéologues, des croyants, ou les deux.

Remarquez que ce conditionnement est amorcé depuis longtemps un peu partout en Occident. Mais à force de répéter les mêmes dogmes sur toutes les tribunes, on finit par imposer un message aux apparences trompeuses de consensus. Et comme vous le savez, hors d’un consensus officiel, point de salut!

Dans une de ses chroniques au New York Times – lequel n’est pourtant pas un repaire de dangereux socialistes -, le réputé économiste Paul Krugman expliquait comment depuis les années Reagan, le discours des Républicains et de l’intelligentsia conservatrice s’est propagé aux États-Unis (2). Ce qui allait déborder sur l’Occident. L’objectif: affaiblir les États providence.

Leur stratégie fut baptisée « affamer la bête« . Elle commence par une réduction d’impôts – un geste toujours populaire. Puis, les revenus de l’État étant diminués, à la moindre crisette, le déficit augmente ou réapparaît. Les gouvernements se disent alors « forcés » de couper les services publics. Et une fois qu’on a bien « affamé la bête » étatique en baissant les impôts souvent au bénéfice des entreprises et des mieux nantis, ils coupent dans les services publics pour retrouver un équilibre budgétaire qu’ils ont détruit eux-mêmes. C’est précisément ce qui s’est passé à Québec et à Ottawa.

Maintenant, avec le discours catastrophiste ambiant du genre « on fonce sur un mur! » ou « le Québec dans le rouge! » -, on s’apprête aussi à demander au bon peuple de payer plus en tarifs plutôt que de revenir à une fiscalité plus équitable.

Et pourquoi tout cela? Principalement parce que moins de services publics permet d’élargir en contrepartie la place du privé. Regardez bien ce qui se passe en santé et en éducation depuis le déficit zéro du même Lucien Bouchard. Le privé ne cesse de prendre de l’expansion.

Ce qui s’appelle avoir des intérêts, bien servis d’ailleurs par une vision du monde ultraconservatrice. Une vision qui ne manque ni de tribunes, ni de porteurs.

Bien sûr, on peut être pour ou on peut être contre cette vision. Mais, au moins, n’insultons pas l’intelligence des gens en prétendant qu’elle n’existe pas. Ou qu’elle ne serait que l’ultime incarnation du « gros bon sens », de la « vérité » ou même, de la « lucidité »…

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(1) «Révolution culturelle»: coup d’État perpétré par Mao en 1966 qui, dix ans plus tard, laissait derrière lui des centaines de milliers de morts et une Chine au bord de l’effondrement économique, social et politique.

(2) http://www.nytimes.com/2010/02/22/opinion/22krugman.html?em

@ caricature : http://www.ledevoir.com/galeries-photos/les-caricatures-de-garnotte/1

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@ Et pour ceux qui douteraient de cet étrange alignement pré-budgétaire de planètes entre le rapport final des quatre économistes, le ministre des Finances, Lucien Bouchard et sa joyeuse bande d’«ex» ministres, autant libéraux que péquistes, la lecture du dernier numéro de l’Infolettre du PLQ vaut mille mots:

Voir:   http://www.plq.org/fr/contact/23_02_10/index.php

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