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Voix publique

Tenir le coup

Le combat contre la hausse radicale des frais de scolarité de 75% sur les cinq prochaines années tient le coup. Depuis deux mois, près de 200 000 étudiants sont en grève et leurs appuis sont nombreux. Toutes générations et couches de la société confondues.

Les leaders étudiants ont un discours informé, clair et éloquent. L’imagination n’est peut-être pas au pouvoir, mais elle règne dans leur enfilade étonnante de manifs et d’opérations de «déstabilisation économique». Bref, ce mouvement dérange. Beaucoup.

Comptant sur le désengagement ambiant, Jean Charest ne l’a pas vu venir. D’autant que ce mouvement ne cherche pas qu’à stopper la hausse. Il entend aussi mettre au banc des accusés la manière dont le gouvernement gère le Québec depuis neuf ans. Les étudiants demandent également de quelle éducation supérieure nous voulons. Puis ils braquent les projecteurs sur la gestion des recteurs, qui ne cessent de crier famine pendant qu’ils multiplient les chantiers de construction et s’alignent sur les besoins de la grande entreprise.

Dans cette guerre d’attrition, les leaders étudiants tablent sur la fragilité d’un gouvernement impopulaire à la recherche d’une ouverture pour déclencher la prochaine élection.

Or, le gouvernement, lui aussi, table sur le temps. Un temps qui menace de fissurer le mouvement étudiant de l’intérieur.

Ces fissures, on a tenté de les provoquer au sommet du mouvement en présentant une organisation comme «radicale» et les autres, comme «modérées». Pourtant, un des grands penseurs du Québec moderne, le sociologue Guy Rocher, va lui-même jusqu’à défendre la gratuité scolaire. Un juste choix, dit-il. Sûrement par opposé au discours préfabriqué du gouvernement sur la juste part!

Dans ce «diviser pour régner», la ministre de l’Éducation a même proposé une modulation du remboursement des prêts selon le revenu. Un régime dont les vrais gagnants seront les institutions financières puisque les diplômés avec des revenus moins élevés devront rembourser leurs prêts plus longtemps et donc, payer plus d’intérêts. La belle affaire.

Or, cette sortie de la ministre ne visait pas à régler le conflit. Elle visait à affaiblir le mouvement étudiant en essayant de convaincre l’opinion publique que les étudiants ne sont que de grands enfants gâtés irresponsables au point de refuser de payer leur «juste part».

La ministre cherchait aussi à se gagner l’appui d’étudiants se préparant à des carrières lucratives qui leur permettront de rembourser leurs prêts plus vite et avec moins d’intérêts. La belle vie.

Déjà que les fissures existent – aucun mouvement n’étant unanime et tout gouvernement cherchant à exacerber les divisions au sein du camp qui le combat. Un grand classique.

Plus inusitée est l’opposition à la grève qui s’organise au sein même du mouvement étudiant. Un genre de militantisme anti-militant. Paradoxal? Oui. Mais aussi le reflet du conservatisme ambiant.

Exemple: cet étudiant de l’Université Laval qui, pour «protéger» SON droit d’étudier, obtenait une injonction provisoire lui permettant de suivre SON cours d’anthropologie. Autre exemple: un groupe pro-hausse dénommé Mouvement des étudiants socialement responsables songe à un recours collectif contre les organisations étudiantes. C’est presque à se demander quelles sont les filiations politiques de tout ce beau monde.

Bref, ce ne sont plus les institutions seules qui se servent des tribunaux, mais des étudiants contre leurs propres organisations, lesquelles ont pourtant reçu des mandats de grève.

Cette «judiciarisation» du conflit, on la présente comme opposant les droits collectifs des organisations étudiantes aux droits individuels des étudiants opposés à la grève – une erreur majeure d’analyse.

Ce sont plutôt deux droits collectifs qui se colletaillent. Ceux des pro et des anti-grève. Ou, si vous préférez, ceux des pro et des anti-hausse. Bref, une lutte politique entre deux visions opposées.

Pas étonnant, non plus, que les «anti» se drapent de la vertu des droits individuels. Le discours est à la mode. Le problème étant que ce genre de discours sert de plus en plus à masquer les rapports de force et la nature réellement collective de certains enjeux.

(C’est d’ailleurs la thèse que j’avais développée dans mon mémoire de maîtrise en science politique il y a de cela déjà vingt ans…)

Or, c’est ce même discours dont se servent les quelques étudiants qui contestent la grève devant les tribunaux. Ils affirment défendre leurs droits «individuels» alors qu’ils cherchent à affaiblir le mouvement lui-même.

Deux éléments peuvent néanmoins en avoir raison. Dénoncer ce discours trompeur pour ce qu’il est. Et surtout, préserver l’unité des organisations étudiantes quant au fond des choses.

Question de tenir le coup…

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