Chinese Box : Boîte de Pandore
Cinéma

Chinese Box : Boîte de Pandore

Il y a deux WAYNE WANG. Le cinéaste des ouvres maîtrisées, telle Smoke. Et celui qui s’enferre dans des scénarios brumeux, comme c’est le cas dans Chinese Box. Heureusement, le style de la mise en scène sauve la mise…

De A Man, A Woman, A Killer (son premier long métrage, réalisé en 1975) à Blue in the Face (le film qu’il a tourné en dix jours sur la lancée de Smoke), Wayne Wang a accumulé une filmographie en dents de scie, qui compte essentiellement deux genres de films: les ouvres relativement traditionnelles, basées sur des scénarios solides (Eat a Bowl of Tea, The Joy Luck Club, Smoke); et les films plus expérimentaux, tournés dans l’urgence et l’improvisation (Chan Is Missing, Life Is Cheap…, Blue in the Face).

Bien que ses ouvres classiques soient à la fois les plus maîtrisées et les plus populaires, Wang persiste – par envie, par bravade ou par besoin de tester ses limites? – à creuser le sillon d’un cinéma principalement fondé sur l’improvisation et le goût du risque. Et cela, même si son nouveau film, Chinese Box, prouve une fois de plus qu’il ne fait pas partie de ces rares cinéastes (en existe-t-il beaucoup, à part Wong Kar-Waï?) capables de construire une ouvre aboutie en partant à l’aventure avec leur caméra.

Il faut dire que Chinese Box – écrit en sept jours par une drôle d’équipe, formée par Wayne Wang, Jean-Claude Carrière (le scénariste pourtant remarquable de Buñuel) et Larry Gross (48 Hrs!) – repose sur le genre de fausse bonne idée qui accouche généralement des pires films…

Made in Hong Kong
Nous sommes en 1996. Six mois avant la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, un journaliste financier anglais (Jeremy Irons) découvre qu’il est atteint de leucémie. Il tente alors de faire finalement aboutir sa passion secrète pour une serveuse de bar (Gong Li), mariée à un riche entrepreneur du «nouvel Hong-Kong» (Michael Hui), tout en se rapprochant lentement d’une jeune fille de rue défigurée (Maggie Cheung), qu’il filme inlassablement avec sa caméscope en arpentant la ville…
On comprend aisément que Wayne Wang (natif de Hong-Kong, où il a tourné deux de ses films) ait voulu profiter des possibilités que lui offrait la rétrocession (alors imminente) de la ville. Il est toutefois dommage qu’il ait choisi de le faire en partant d’un scénario embryonnaire qui exploite de façon simpliste les parallèles évidents entre l’agonie d’un journaliste anglais et les derniers mois du régime britannique. Rien n’y manque côté métaphores: de la beauté au passé mystérieux, qui hésite entre l’économiste anglais et l’homme d’affaires chinois, aux plans récurrents de poissons mourant sur des étals, dans lesquels l’auteur semble vouloir nous faire voir l’avenir de Hong-Kong.

De fait, cette «boîte chinoise» devient vite un véritable fourre-tout qui renferme plus de métaphores qu’une pièce de Lepage, et plus d’idées reçues qu’un film de Lelouch. Heureusement, la mise en scène pseudo documentaire de Wayne Wang (dont le style évoque ici curieusement Charles Binamé) donne à cette ouvre, ambitieuse mais décousue, un charme superficiel mais incontestable. Un charme qui repose sur les superbes images de Vilko Filac (l’excellent directeur-photo de Kusturica), sur la très belle musique de Graeme Revell (Until the End of the World), sur l’exploitation d’un exotisme facile mais néanmoins séduisant, et sur le talent de ses interprètes (en particulier Irons, Maggie Cheung et Gong Li, qui humanisent autant que possible des personnages qui transcendent rarement leur fonction symbolique).
A l’arrivée, Chinese Box est donc un film inégal, curieux et paradoxal: un film d’idées dont les idées tombent à plat, doublé d’une histoire d’amour dont les protagonistes ne nous touchent pas, néanmoins sauvé in extremis par la manière dont Wang filme l’ambiance, les habitants et les décors de sa ville natale.

Triomphe du style sur la substance? Pas vraiment. Juste la preuve que Wang est un metteur en scène talentueux, qui a besoin (comme presque tous les réalisateurs) d’un scénario solide s’il veut pouvoir nous entraîner dans ses envolées stylistiques. Celui que Paul Auster lui avait écrit pour Smoke avait la densité légère d’un nuage de fumée; celui dans lequel il s’est enfermé, avec Chinese Box, a la lourdeur d’un coffre-fort. Et, contrairement à ce que Wang peut croire, son contenu en dit moins sur les relations entre Hong-Kong et ses colonisateurs anglais, que sur les contradictions qui l’empêchent de devenir le cinéaste qu’il pourrait être…
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