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Cinéma

Claude Miller-La Classe de neige : Eaux troubles

Film étouffant et angoissant sur les peurs de l’enfance, La Classe de neige est le film le plus radical de CLAUDE MILLER, cinéaste pudique et tourmenté, qui exorcise ses démons en nous invitant dans son monde. Troublant.

Quand on demande à Claude Miller pourquoi il tourne si peu (neuf films en près de 25 ans), le réalisateur de L’Accompagnatrice répond qu’il s’agit d’un manque de confiance en lui. Surprenant de la part d’un homme ayant signé des films à succès comme Garde à vue, Mortelle Randonnée et L’Effrontée; et d’autres profondément personnels comme La Meilleure Façon de marcher, Dites-lui que je l’aime et Le Sourire. Avec La Classe de neige, adaptation dun roman d’Emmanuel Carrère (également coscénariste), le cinéaste de 57 ans poursuit dans une veine personnelle, jumelant une ambiance de thriller psychologique à ses thèmes de prédilection: l’enfance, ses découvertes et ses terreurs; la violence de sentiments tels que la honte, la cruauté et l’humiliation; la confrontation du réel et de l’imaginaire, et la nature sexuée de tout rapport humain.
Amené par un père tourmenté et hyperprotecteur (François Roy), Nicolas (Clément Van Den Bergh) arrive à sa première classe de neige avec un jour de retard, la hantise de pisser au lit, et une peur mêlée de curiosité des jours qui s’en viennent. Une valise oubliée, une escapade nocturne, des cauchemars récurrents: le garçon de douze ans passera la semaine quasiment isolé des autres, à l’exception d’un copain grande gueule, mais bon fond (Lokman Nalcakan); d’un moniteur à l’allure de grand frère (Yves Verhoeven); et de Mlle Grimm (Emmanuelle Bercot), figure d’autorité amicale. Rien de bien angoissant, jusqu’à ce qu’un enfant des environs soit assassiné, et que les pires cauchemars de Nicolas deviennent réalité…

Avant même d’être cinéaste, Claude Miller est un amoureux du cinéma, le premier spectateur de ses films à venir. «Je suis peut-être un spectateur un peu maso: j’adore pleurer et avoir peur, au cinéma. Dans la vie, pas du tout!» Et si le roman de Carrère ne fait pas pleurer, il fait peur en nous plongeant dans l’univers mental d’un gamin troublé, au seuil de l’adolescence. «J’y ai retrouvé des sensations personnelles d’enfance, confie le cinéaste; beaucoup de justesse dans l’évocation des peurs, des anxiétés, des phobies de cet âge-là. Quand on constate que quelqu’un décrit des choses qu’on a ressenties, on se dit que ça doit être plus universel.»

Sans ouverture sur le monde extérieur, littéralement filmé «dans la tête de l’enfant», La Classe de neige est probablement le film le plus claustrophobe que Miller ait signé. A l’instar d’un Truffaut (dont il fut l’assistant), faux tendre et vrai inquiet, Miller est souvent perçu comme un cinéaste classique et fleur bleue. Pourtant, qu’on pense aux jeux de pouvoirs de La Meilleure façon de marcher, à l’amour fou de Dites-lui que je l’aime, au crime sordide de Garde à vue, aux révoltes sourdes de La Petite Voleuse et de L’Accompagnatrice, au désir de la dernière chance de Marielle dans Le Sourire, et on trouve l’ouvre d’un homme torturé, bien que pudique. «Mes personnages ont toujours été marqués par beaucoup d’inquiétude et d’anxiété. Il y a un malentendu lorsque les gens me perçoivent comme un cinéaste de la jeunesse, car ce qui me remue le plus, c’est la violence, la barbarie, la cruauté des êtres humains les uns envers les autres. Avec des enfants, ça devient encore plus scandaleux, plus révoltant, et plus bouleversant.» Dans La Classe de neige, il plonge à pieds joints dans cet âge qui ne connaît pas de demi-mesures, et où l’exaltation des premières fois se mêle à la terreur d’un inconnu innommé. «Ce qui m’intéressait plus particulièrement, c’était de voir comment les enfants gèrent la violence des adultes, à laquelle ils sont confrontés tout le temps. Qu’est-ce que ça veut dire pour eux? Qu’est ce qui se passe dans leur tête? Tout ça en essayant d’être honnête, et pas politically correct du tout. C’est certainement l’histoire la plus cruelle que j’aie été amené à raconter.»

Réalité, fantasmes, souvenirs et cauchemars se confondent dans ce film noir où Odipe et Grand-Guignol font bon ménage. Un mélange détonant qui nous perd parfois pour mieux nous happer. «Si, par moments, le spectateur ne sait pas s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité, j’ai tendance à dire: "Peu importe", car tout est réel, puisque tout est mental. Même quand c’est onirique, ça a rapport avec la réalité affective du personnage.» Si on veut apprécier La Classe de neige, il faut jouer le jeu , et accepter d’être déstabilisé, pris par cette menace qu’on sent planer, sans savoir d’où elle surgira. En gros, accepter d’être manipulé. «Plus jeune, j’étais très impressionné par Hitchcock qui a érigé la manipulation du spectateur en art. Dans mon cas, ce n’est pas tellement que je pense au spectateur, mais je me mets à sa place quand j’écris un scénario. Je suis le spectateur du film que je suis en train d’écrire. C’est maintenant une seconde nature.»

Avec Nana, de Zola, et La Vie parisienne, d’après Offenbach, au nombre de ses projets avortés, Miller a autant de films portés à terme que de films restés dans les limbes. Pourquoi autant d’ouvres mortes-nées? «Ça vient d’un grand manque de confiance en moi. J’ai souvent abandonné des projets, pensant que je me fourvoyais. J’ai une nature un peu emmerdante, c’est-à-dire que je peux écrire dix pages de scénario, en être très content et, le lendemain, les détruire. A raison ou à tort, par pure anxiété et goût de l’autoflagellation. Je m’en méfie beaucoup maintenant.»

Son prochain film traitera des rapports de trois femmes dans un hôpital, une histoire tirée de La Chambre des magiciennes. Une autre adaptation? «C’est encore un problème de confiance en moi. S’il y a déjà une ouvre qui m’a séduit, je me sens plus tranquille, alors que je sais que c’est très gratifiant d’écrire. Chaque fois, je me dis: "Aie plus confiance en toi, vas-y, lance-toi!"; et puis, je tombe sur un roman qui me plaît.»

Il y a quatre ans, Claude Miller déclarait, à la sortie du Sourire, vouloir avant tout se faire plaisir. Un chemin qu’il poursuit avec ce dernier film, ouvre étouffante d’un cinéaste dont l’univers se précise, et qui a remporté le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes. «En effet, La Classe de neige me fait peut-être plus plaisir qu’il ne fait plaisir au spectateur; mais, arrivé à presque 60 ans, si les derniers films que je fais ne sont pas des films que j’ai vraiment envie de faire, ça ne vaut pas le coup!» Avec l’audace des vrais timides, Claude Miller risque bien de nous surprendre encore.

Dès le 19 février
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