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Cinéma

The Idiots-The Humiliated : La grande illusion

Les cinéastes intéressés par la recherche formelle se posent deux grandes questions en cette fin de siècle: comment atteindre l’équilibre proverbial entre la forme (qui les préoccupe avant tout) et le fond (qui intéresse d’abord le public)? Et comment le faire d’une manière qui permette de retrouver l’innocence (peut-être illusoire) qui faisait le charme des tout premiers films?

Ces questions semblent particulièrement obséder Lars Von Trier, qui y a répondu en changeant constamment d’approche et de style; passant du canular postmoderne d’Epidemic à la fumisterie idéologique et formelle d’Europa, et des délires pseudo-documentaires du Royaume au romantisme faussement naïf de Breaking the Waves.

Avec le temps, Von Trier semble toutefois s’être rapproché d’une vision de plus en plus simple et dépouillée, allant même jusqu’à signer (avec son confrère Thomas Vinterberg, l’auteur de Festen, qui débarque sur nos écrans cette semaine) un étrange manifeste intitulé Dogme 95, dans lequel un groupe d’auteurs, qui se disent contre «le cinéma d’illusion», prônent dix règles (qui vont de l’abandon des studios à l’abolition des genres) pour sauver le cinéma d’une esthétique qu’ils jugent «artificielle et décadente».
S’agit-il d’une proposition sérieuse, apte à amener un retour aux sources qui entraînerait une renaissance du cinéma; ou bien du dernier canular d’un farceur inspiré, qui essaie toujours de donner l’impression qu’il a réinventé la roue?

On est fortement tenté de choisir la seconde hypothèse en voyant Les Idiots, le premier film que Von Trier a produit conformément aux règles du Dogme (il s’ouvre même sur un «certificat» qui atteste de son «authenticité»!), et qui reflète complètement les contradictions d’un auteur dont la quête de vérité n’a jamais semblé aussi illusoire.

Qui sont Les Idiots? Un groupe de jeunes adultes qui s’amusent à jouer aux débiles et à emmerder les bourgeois, en bavant dans les restaurants et en déconnant en public. Leur meneur et idéologue (l’excellent Jans Albinos) est un provocateur-né, qui prétend que faire l’imbécile met en relief la bêtise du monde, et qu’il faut absolument apprendre à «libérer notre idiot intérieur». Toutefois, il fera face à la véritable épreuve lorsqu’une recrue naïve et hypersensible (Bodil Jorgensen) sera la seule à pousser les théories du groupe jusqu’à leurs conclusions logiques.

Tourné en Bétacam, puis gonflé en 35 mm (afin de mieux se conformer aux règles du Dogme, que Von Trier enfreint, par ailleurs, à l’occasion), Les Idiots est un film sur la quête d’authenticité dont le faux «naturel» devient vite apparent: une succession de tableaux provocants qui perdent rapidement leur capacité à choquer; un défilé de scènes «authentiques» dont la «spontanéité» semble soigneusement étudiée; un long pamphlet contre la sentimentalité et la mièvrerie, dont la dernière demi-heure bascule complètement dans la sensiblerie… Expérience audacieuse mais ultimement ratée, Les Idiots reste l’ouvre d’un cinéaste qui se pose les bonnes questions même s’il ne trouve pas toujours les bonnes réponses; un film-miroir, dans lequel les théories des Idiots semblent refléter les tiraillements du Dogme, et où le leader charismatique partage les interrogations du cinéaste.

Pour s’en convaincre, il suffit de voir The Humiliated, un excellent documentaire de Jesper Jargil (aussi présenté au Cinéma Parallèle), qui examine de l’intérieur – et de façon extrêmement révélatrice – les rapports de l’équipe durant le tournage du film; et où Von Trier (qui dictait quotidiennement ses réflexions à son magnétophone, à la fin de chaque journée de travail) se révèle brutalement, avec une rare franchise.

Du coup, on regrette encore plus que le cinéaste ne fasse pas preuve de la même honnêteté dans ses propres films. L’expérience-limite des Idiots semble d’ailleurs destinée à être sans lendemain, puisque le cinéaste prépare en ce moment une comédie musicale (!), avec Björk et Catherine Deneuve (!!), qui devrait enterrer une fois pour toutes les diktats suicidaires du Dogme.
Il nous laisse toutefois, avec Les Idiots, l’autoportrait révélateur d’un poseur brillant, mais cynique, qui semble être temporairement arrivé au bout de sa démarche esthétique. Le film d’un cinéaste qui a rangé sa panoplie d’effets pour tenter de réinventer son art, et qui nous revient avec l’histoire d’un groupe pour qui la quête d’authenticité s’avère être un cul-de-sac. Bref, la preuve qu’il ne suffit pas de faire l’imbécile pour se rendre intéressant, et qu’à force de poursuivre la nouveauté, on risque de finir par tourner en rond.y

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