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Cinéma

Yves Angelo-Voleur de vie : Sours de sens

Elles sont deux sours à vivre au bout du monde, dans un ancien presbytère, sur la pointe d’une île battue par les vents. Olga (Sandrine Bonnaire), qui n’existe que pour sa fille adolescente (Vahina Giocante), et sa sour Alda (Emmanuelle Béart), professeur de littérature qui collectionne les amants. Orphelines, dissemblables et complices, les deux femmes vivent au rythme des saisons, toutes deux mortes vivantes: l’une ayant renoncé à l’amour depuis longtemps; l’autre, en multipliant les gestes de la passion, le corps avide et le cour vide. Dans cette maison close, sur cette langue de terre, la mort s’immiscera peu à peu dans ces corps trop ignorés, tandis que la jeune fille s’épanouira…

Il se passe peu de choses dans Voleur de vie, troisième film d’Yves Angelo (Le Colonel Chabert, Un air si pur). Des silences, et des regards, surtout, comme un fil tendu entre les êtres. Il y eut, au départ, un roman islandais que le cinéaste, coscénariste avec Nancy Huston, a remanié pour parler de ce qui lui tenait à cour. «Ce qui m’a saisi dans le roman, ce sont ces trois femmes, le malaise et le mystère de cet univers. Et puis, c’était une période de ma vie un peu particulière puisque mon père est mort lorsque ma fille est née. Je voulais exploiter ces deux idées contradictoires de naissance et de mort. C’est un film sur la mort enchevêtrée dans la vie: rejeter la mort, c’est rejeter la vie.»

Yves Angelo voulant la mer et la neige pour décor, le film devait, au départ, se faire en Gaspésie, puis en Islande. Ne trouvant pas la maison adéquate, c’est finalement sur l’île d’Ouessant, au large des côtes bretonnes, que le tournage eut lieu. Un paysage tourmenté qui évoque les landes fiévreuses d’Emily Brontë: l’endroit tient plus du mythe que de la réalité. «On ne sait pas où ça se passe, explique le cinéaste. Tout est basé sur le principe de la métaphore, il ne faut donc pas chercher le réalisme. Cette maison au bout de l’île, isolée, c’est presque un univers concentrationnaire. C’était important cette notion d’enfermement, avec la sour aînée qui s’enferme dans son corps, et refuse d’être pénétrée; avec cette cage où, chaque Noël, elles déposent des messages. C’est le principe des poupées russes, une succession d’emboîtements.»

Si on a un peu de mal à les concevoir en so*urs, réunir Bonnaire et Béart était une idée intrigante, tant leurs tempéraments d’actrices sont à l’opposé. «C’est vrai qu’elles sont très différentes, confesse le cinéaste. Bonnaire est plus introvertie, plus intériorisée; alors que Béart est très terrienne, pleine de vie. Bonnaire n’est pas cérébrale, parce que c’est une instinctive, mais elle capte les choses, elle les emmagasine, et, après, elle joue en se préoccupant le moins possible des significations. Béart, elle, se lance. Le tournage a été agréable, mais les deux l’ont vécu de façon assez dure parce qu’une histoire pareille fait inévitablement remonter des choses intimes à surface. En plus, elles sont mères de petits enfants, et Bonnaire avait vécu la mort de son père…»

Ancien directeur photo, Angelo retournera à ses premières amours pour son prochain film, Méprises, tourné avec une petite équipe, sans maquillage, ni décors ni costumes. Encore là, le réalisateur poursuit dans une veine qui ne cède pas aux goûts du jour. «Dans Voleur de vie, on est dans le symbole et l’intériorité des personnages. Ce n’est pas du tout l’humeur du cinéma actuel, où il y a une volonté de réalisme, de social, et d’optimisme. Je ne ferais jamais un film qui soit un miroir d’une réalité sociale. Pour moi, ce n’est pas la fonction du cinéma, qui est, par nature, une recréation. Aujourd’hui, si on écrit vraiment des dialogues, on vous dit que c’est trop littéraire, qu’il faut que ce soit comme dans la vie. Mais, moi, je suis tellement loin de tout ça.»

Bien écrit, bien éclairé et bien joué, Voleur de vie est le genre de film auquel on ne peut rien reprocher. Tout est cohérent, mais les grandes idées du cinéaste ne s’incarnent jamais dans ses personnages. Maladie du corps et malaise de l’âme, le relais passé d’une génération à l’autre, la grande roue de la vie qui tourne, le temps inéluctable, etc.: on comprend vite où veut en venir Yves Angelo, mais, à force de symbolisme et de métaphores, on se retrouve devant un bel objet glacé (comme le sourire au collagène de Béart), que l’intensité du regard de Bonnaire – seule lueur dans cet univers gris – ne parvient pas à enflammer.

Dès le 19 février