15 février 1839 : Le Falardeau de la preuve
Cinéma

15 février 1839 : Le Falardeau de la preuve

Après bien des déboires sur fond de politique partisane, 15 février 1839, le nouveau film de PIERRE FALARDEAU, mettant en vedette LUC PICARD dans le rôle de De Lorimier, prend finalement l’affiche. Nous avons rencontré en primeur le réalisateur-polémiste et l’acteur chéri des Québécois. Histoire d’un accouchement et coups de gueule en perspective…

Après avoir abordé un des sujets les plus délicats de l’histoire du Québec avec Octobre, Falardeau a planché pendant quatre ans sur une idée qui lui tenait à coeur depuis longtemps: porter à l’écran les dernières heures du Patriote De Lorimier après la rébellion de 1837-1838. Le roman-feuilleton politico-financier entourant ce projet est aujourd’hui connu, car il a été au coeur de nombreux débats. Refus à répétition de Téléfilm Canada de financer du film, campagne de souscription populaire visant à mettre le projet sur les rails, véhémentes sorties publiques de Falardeau contre certaines institutions…

Alors que l’on ne l’attendait plus, 15 février 1839, film engagé, sort enfin et replacera sans doute Falardeau au centre d’une polémique. À l’occasion de cette sortie, Pierre Falardeau retrouve l’interprète intense qu’il dirigeait sur le plateau d’Octobre, Luc Picard. Les deux acteurs principaux de cette saga reviennent aujourd’hui sur les faits entourant la mise au monde de leur dernier film.

La genèse
"Tout ça a dû commencer quand j’avais 17 ans, explique Falardeau. À l’époque, chez mes parents à Châteauguay, il y avait peu de livres, mais je me souviens d’avoir lu Les Patriotes de L.O. David, un bouquin qui comprenait le testament de De Lorimier. À cet âge-là, c’est une lecture qui marque fortement! Une fois devenu cinéaste, je me rendais compte que ce serait impossible de faire un film avec tout ça: les Patriotes, les batailles, Saint-Eustache, c’est beaucoup trop gros! On est dans un pays pauvre, on aurait jamais assez d’argent pour faire ça… Puis en retombant sur le livre il y a 15 ans, j’ai trouvé le moyen d’aborder le sujet. Au lieu de faire des batailles, j’allais parler des événements de 1837 et 1838 à travers un huis clos portant sur les 24 dernières heures de De Lorimier. Comme j’ai découvert entre-temps le système du huis clos avec Le Party et Octobre, le choix économique est devenu un choix esthétique."

C’est lors du tournage d’Octobre que Luc Picard se lie d’amitié avec Falardeau, relation qui liera l’acteur au polémiste beaucoup plus étroitement qu’il ne l’aurait pensé.

Ce n’est qu’une fois Octobre terminé que Falardeau s’attelle à l’élaboration de 1839, en voyant déjà Picard dans la peau de De Lorimier. Mais le film n’en est qu’à la préproduction que déjà les vrais problèmes commencent… "Avec Pierre, on avait déjà commencé à discuter du scénario trois ou quatre ans avant le tournage, explique Picard, ce qui m’a amené à m’impliquer plus que sur d’autres projets. Puis il y a eu cette période où j’ai participé aux événements organisés par le comité de financement du film. C’est comme ça que je me suis retrouvé à vendre des t-shirts dans la rue, à faire des lectures du scénario, au Spectrum et lors de soirées de poésie, plein de trucs de ce genre… Alors c’est certain que 1839 est un film qui m’interpelle beaucoup, autant que la série Chartrand et Octobre ont pu le faire. Mais je peux dire que ce film m’allumait particulièrement, à cause de son sujet et aussi parce qu’il a mis tellement de temps à se réaliser."

Solidarité sociale
Si le tournage de 1839 a pu se mettre en branle un jour, c’est autant grâce à l’acharnement de Falardeau qu’à la persévérance de ce fameux comité de financement, mis sur pied à l’instigation d’une jeune femme, Nadine Vincent. Après un premier refus de Téléfilm Canada de financer le projet, elle propose à Falardeau de lancer une campagne de protestation par l’envoi massif de cartes postales aux institutions concernées. Un imprimeur offre alors à l’organisatrice de couvrir ses frais, la rumeur prend de l’ampleur et par effet d’enchaînement, de plus en plus de gens se retrouvent à militer en faveur du réalisateur.

"C’était beau et très touchant de voir de simples citoyens s’impliquer autant, rappelle Luc Picard, comme de voir des gens m’arrêter dans la rue pour me donner un deux piastres ou un cinq piastres pour le film. Je crois que c’est plutôt sans précédent… D’autre part, quand tu ne sais jamais si le projet va aboutir, ça a un effet "bande-débande, bande-débande…", à tel point qu’à un certain moment, je ne voulais plus en entendre parler. Il faut dire que pendant deux ans, j’en étais même rendu à refuser d’autres offres, juste dans l’éventualité que débute le tournage du film de Pierre."

"Si ce film existe, précise Falardeau, c’est parce que de simples citoyens se sont levés et ont dit: "Non!" aux refus. J’ai fait ce film presque malgré moi, parce que ces gens-là m’ont traîné."

Enfer et contre tous
Qu’on soit d’accord ou non avec sa ligne de pensée, on est en droit de se demander pourquoi une telle bataille a eu lieu entre Falardeau et les institutions gouvernementales, alors que pendant ces débats sortait un autre film sur le même sujet (Quand je serai parti… vous vivrez encore, de Michel Brault). Et Falardeau, bien sûr, a une réponse toute prête à la question. "Des fois je me demande pourquoi mes projets sont refusés. Je me dis que c’est pas bon, que ce n’est pas une bonne idée… Mais comme je suis pas con non plus, je le sais trop bien comment ça marche avec Téléfilm Canada ou même Radio-Canada. Dans un pays où la pensée est contrôlée par la propagande fédérale, ce sont des organismes [culturels] gouvernementaux qui dirigent et qui disent: ça, ça se fait… ça, ça se fait pas… ça, ça se fait pas non plus… C’est comme ça que ça marche! Quand t’es un intellectuel ou un artiste, tu le sais sur quoi ne pas travailler pour pouvoir manger. Comme c’est le lot de tout appareil idéologique d’État et que le Québec est un État soumis à un autre, ça entre en ligne de compte partout et tout le temps. Dans mon cas, les raisons des refus étaient toujours supposément esthétiques ou liées au scénario. Jamais ils diront que c’est politique: du temps que j’essayais de faire Octobre, le boss de la SODEC était l’ancien bras droit de Bourassa! C’est pour ça que faire un film sur la Crise d’octobre, ça passe pas. C’est aussi pour ça que les gens font des films sur leur blonde ou tournent des histoires de nombril. Y a jamais rien d’autre, car tu peux pas toucher ces sujets-là."

Le réalisateur avoue que si 15 février 1839 a pu voir le jour, c’est aussi parce que Téléfilm Canada a finalement plié devant son insistance et ses demandes de financement continuellement réitérées. Vu aussi l’ampleur que prenait le débat, Falardeau en conclut que l’institution voulait la paix…

L’interprète de De Lorimier résume en quelques mots terribles la grande question éthique que soulève le film: "Quand on touche à des événements historiques, politiques ou sociaux, comme pour les films de Stone ou Costa-Gavras, tu sens qu’en tant qu’artiste, tu portes une plus grande responsabilité que sur n’importe quel autre sujet. En ce sens, Octobre posait la question à savoir s’il est justifiable de tuer quelqu’un, tandis que 1839 pose la question à savoir s’il est justifiable de se faire tuer."

Dès le 26 février


15 février 1839
Six ans après Octobre, Pierre Falardeau revient sur son sujet de prédilection avec le premier chapitre de la longue saga sur l’émancipation du peuple québécois. 15 février 1839 s’attarde ainsi sur les dernières heures de Marie-Thomas Chevalier De Lorimier avant que lui et quatre de ses compagnons d’incarcération, accusés de traîtrise et de rébellion, ne soient pendus dans la cour de leur prison. Après une ouverture en travelling sur une vision d’enfer (les meurtres et le pillage d’une ferme par les soldats anglais), Falardeau transforme son film en un huis clos oppressant où le désespoir côtoie le doute, le courage et la résignation.

Si la proximité historique d’Octobre lui conférait une certaine urgence, le plus récent film de Falardeau laisse l’impression d’être plus calme, plus posé, à l’image de ses protagonistes face à la mort, même si la véhémence et l’intransigeance de son discours n’a d’égal que celui qu’il posait dans Octobre. Car, si techniquement il faut surtout louer la direction photo de Alain Dostie, 1839 nous rappelle qu’on ne va pas au cinéma pour voir un film de Falardeau, mais plutôt pour écouter ce qu’il a à dire. Et c’est sans doute là que le bât blesse, car, outre les citations textuelles de De Lorimier et de Hindelang tirées de leur journal intime, le discours de Falardeau, par le biais de ses personnages, n’a pas changé d’un iota. Si on peut, et même doit, souligner la persévérence de ce nationaliste convaincu, il aurait été intéressant de voir Falardeau nuancer son propos, comme il le tente brièvement lors d’une scène où De Lorimier en vient à hésiter entre sa nation et sa famille. Il n’en demeure pas moins que 1839 est sans doute le film le plus abouti de Falardeau, porté par un Luc Picard en état de grâce, c’est-à-dire égal à lui-même.

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