

Pour une poignée d’herbe : Allemagne année zéro
Roland Suso Richter est un réalisateur de 40 ans, respecté en Allemagne, mais encore inconnu il y a peu de ce côté de l’Atlantique. Il ne l’est plus depuis qu’il a gagné le Prix du public au dernier FFM, avec son film Le Tunnel, encore à l’affiche. Fait peu commun pour un cinéaste, son long métrage précédent: Pour une poignée d’herbe, sort maintenant en salle.
Juliette Ruer
Roland Suso Richter est un réalisateur de 40 ans, respecté en Allemagne, mais encore inconnu il y a peu de ce côté de l’Atlantique. Il ne l’est plus depuis qu’il a gagné le Prix du public au dernier FFM, avec son film Le Tunnel, encore à l’affiche. Fait peu commun pour un cinéaste, son long métrage précédent: Pour une poignée d’herbe, sort maintenant en salle. Avec deux films diffusés en même temps à Montréal, on peut facilement vérifier que le type a du talent et qu’il sait raconter une histoire. Que ce soit sous le mur de Berlin ou dans les montagnes turques, on reste accroché à la destinée de ses personnages. Jusqu’à la fin, on veut savoir. Et quelle vie que celle de Kendall (Arman Inci), 10 ans, petit Kurde au doux visage… En raison de la pauvreté qui sévit dans son village, son père le confie à son oncle (Ercan Durmaz) qui vit en Allemagne. L’oncle est dealer, et le petit devient rapidement une main-d’oeuvre pratique, car trop jeune pour être arrêté par la police. Kendall connaît alors le centre d’hébergement, le monde de la rue, les coups et les menaces. Il trouve protection et amitié auprès de Hellkamp (Oliver Korittke), un ex-flic devenu chauffeur de taxi. Un étranger pour le protéger contre les siens.
Le film de Suso Richter est simple, mais ce n’est pas une copie conforme de tous les Central do Brazil du cinéma: une histoire d’amitié, un adulte solitaire, un enfant paumé. Le visage du petit qui cherche celui du grand, et patati et patata. C’est finement mis en scène, mais sombrement actuel. Si l’amitié entre Kendall et Hellkamp n’embarque pas tout de suite, c’est que Suso Richter a bien illustré le pire gouffre de l’humanité: l’indifférence polie mais ferme du Blanc occidental contre la naïveté, mais curieuse et encore fière du pauvre. D’ailleurs, l’inertie des deux personnages au moment de leur rencontre est significative: le fossé est si grand entre leurs deux mondes qu’ils ne savent carrément pas quoi faire l’un de l’autre.
Pour une poignée d’herbe est un polar intime, une reconstitution cousue pour tirer les larmes, et dans ce sens particulièrement bien joué; mais c’est aussi une fable totalement crédible sur l’absurdité actuelle. Et Suso Richter appuie les contrastes, les différences, et les incongruités: un enfant heureux dans ses montagnes se retrouve seul dans une ville étrangère; l’Allemagne idéalisée est une image du passé (un coucou), l’Allemagne d’aujourd’hui qui corrompt tous ceux qui l’abordent pourrait être cette fleur pourrie que transporte le gamin; en pays étranger, l’enfant craint plus les siens que les Allemands; et revanche terrible: le seul pouvoir du pauvre sur le riche, c’est de le tuer à petit feu en lui piquant son fric. La logique est claire et absurde.
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