Personal Velocity: Three Portraits : Les New-Yorkaises
Cinéma

Personal Velocity: Three Portraits : Les New-Yorkaises

Collage féministe du temps présent: une réalisatrice observe trois femmes dans leurs voyages avec les hommes. Intelligent et  sensible.

Il y a un fardeau certain à être la fille d’un des grands dramaturges du siècle dernier, auteur de l’imposant Death of a salesman. Mais le rejeton d’Arthur Miller, Rebecca de son prénom (peintre et sculpteure de formation, épouse de Daniel Day-Lewis et réalisatrice d’un premier long métrage, Angela), sait rendre hommage à l’écriture de façon convaincante dans le fascinant film Personal Velocity. Rebecca Miller réalise trois portraits de femmes troublées, trois histoires qui suscitent vraiment la curiosité, trois évasions sous forme de fuite en avant à partir d’un livre qu’elle a écrit. Bien sûr, chaque partie de ce triptyque tourné en caméra digitale à la patine rugueuse et dorée contient le même élément déclencheur, à savoir l’inéluctable contrepartie masculine. Pas de doute, ces trois segments féminins (d’une trentaine de minutes chacun) tournent tous autour des gars, dans des thématiques voisines: soit ces femmes échappent à un homme, soit elles en rencontrent un autre, et la relation au père entache leurs réactions respectives. Et pour couronner l’ensemble du film, on a recours à l’emploi d’un narrateur omniscient à la voix calme. On n’échappe pas aux mâles.

Dans le premier volet en flash-back, nous suivons Delia la prolétaire, jouée par Kyra Sedgwick (Singles), franchement anti-glamour, en mère de trois enfants supportant un mari violent qui la bat pour un oui ou pour un non. Sur des images de sa jeunesse nous la montrant comme une ado bagarreuse portée sur le sexe, dotée d’un père hippie éleveur de moutons, elle quitte en trombe sa brute de service avec sa marmaille.

Second volet, construit en une boucle. On rencontre Greta la B.C.B.G. arriviste, fille d’avocat, judicieusement incarnée par Parker Posey, tout en risettes calculées. Elle est une éditrice oeuvrant dans le livre de recettes, choisie pour mettre de l’ordre dans le manuscrit d’un jeune romancier en vogue. Son mari lui donne sa confiance absolue, dans ce bonheur à l’imparfait. Et finalement, dans le dernier volet, en continu et sans équivoque le meilleur, on croise Paula l’ex-clocharde enceinte (Fairuza Balk, vue dans Almost Famous), en brouille avec son copain, qui prend le large pour respirer. Deux hommes, rencontrés coup sur coup, l’un dans un bar, l’autre en auto-stop, la marqueront psychologiquement.

Femmes dans le vent
Rebecca Miller étale des morceaux de vie sur le mode immédiateté (le titre de travail du film s’intitulait Enter fleeing), avec des entrées en matière abruptes, qui plongent dans le vif de l’action, ou plutôt de l’émotion. Rien de dérangeant, car ces récits possèdent quelque chose de la nouvelle, qui capte rapidement ce qui est impérieux: l’essence du personnage et de la situation. De même on ressent cette force littéraire, comme si on était face à un recueil de textes et qu’en en prenant un au hasard, on se laissait porter par les événements qui déboulent, poussé par une forte curiosité à tourner les pages de plus en plus vite; et happé jusqu’à la fin, pour rester pantois devant une nouvelle trop courte. L’impression générale qui se dégage du film a cette vitalité-là. Non loin d’être similaire au Smoke de Wayne Wang, Personal Velocity est bien plus échevelé. La méthode de captation numérique et la caméra à l’épaule expliquent ce phénomène, sans pour autant évacuer une digne recherche esthétique. Personal Velocity est un hybride, constitué d’un peu de Dogme, façon Lars von Trier (en éclairage naturel pas nécessairement flatteur), et d’un peu de trash à la Gummo (en plus classe, cependant) concernant cette exploration d’une Amérique anecdotique.

La musique de Michael Rohatyn, ponctuée de deux ou trois morceaux de piano de Schumann, manifeste juste assez sa présence pour qu’on tende l’oreille aux mélodies douces et enveloppantes, magnifique imbrication au service du film. La vraie beauté de cette oeuvre réside dans le constant intérêt que procure l’inattendu, et ce, sans qu’on tente de nous ébahir. Cela arrive sans que l’on ne perçoive aucun effort particulier de la part de la réalisatrice. On n’a qu’à prendre la succession de plans fixes qui décomposent une action, présents dans chaque histoire. Ils scandent un mouvement anodin durant une dizaine de secondes et ce passage permet au personnage d’atteindre une sorte d’état de grâce. Ces trois femmes habitent chaque plan, on ne suit qu’elles, et les actrices en question livrent des performances dignes de la grandeur des personnages, troquant les envolées "oscarisantes" contre des portraits crédibles de femmes aux prises avec leurs émotions. L’essentiel est de considérer que le film est axé entièrement sur une vision féminine contemporaine: voilà une artiste qui prend les hommes, bons et mauvais, comme catalyseurs d’odyssées à la petite semaine. Pour sûr, Personal Velocity demeure un petit film du circuit indépendant, un tantinet aride, et qui n’a pas la prétention de réinventer la roue. Mais on aurait bien pris une histoire ou deux de plus, sans se sentir gourmand.

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