

Game Over: Kasparov and the Machine : Le joueur et l’automate
Avec Game Over: Kasparov and the Machine, Vikram Jayanti propose un drame sportif dont l’homme sort vaincu.
Bégin Richard
Il faut remonter très loin dans le temps pour retrouver les premières appréhensions de l’homme envers la machine. En 1769, l’inventeur Johann Nepomuk Maelzel élabora un joueur d’échecs mécanique qui s’avéra n’être qu’une vulgaire poupée turque manipulée par un nain dissimulé dans la table, sous l’échiquier. La poupée agissait ainsi selon le bon vouloir du nain, lequel, manœuvrant les fils qui le raccordaient à l’automate, était, il faut le dire, un redoutable joueur d’échecs. Cette invention alimenta les rêves les plus débridés de ceux qui croyaient déjà en la possibilité de voir un jour l’automate supplanter l’homme dans ce qui le distingue de la matière: l’intelligence. Maelzel et son automate turc firent une tournée triomphale dans l’Europe impressionnable du 18e siècle avec pour résultat de paver également la voie aux critiques et philosophes qui voyaient en cette invention frauduleuse la preuve de l’incapacité de la machine à penser humainement.
Cette histoire aura autant fait la fortune narrative de films comme 2001: L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968) et Le Joueur d’échecs de Raymond Bernard (1927) qu’elle aura permis à plusieurs philosophes de critiquer violemment l’utopie scientiste de la pensée artificielle et de mettre en perspective les dangers moraux et éthiques d’une telle utopie. À maints égards, le documentaire Game Over: Kasparov and the Machine de Vikram Jayanti s’inscrit dans cette critique de l’idéal cybernétique. Le film, construit autour de l’événement fortement médiatisé que fut la rencontre entre le champion russe d’échecs Garry Kasparov et l’ordinateur d’IBM Deep Blue, censé prouver à la populace organique la suprématie de la nouvelle race mécanique, propose d’emblée un discours paranoïde qui cache mal, néanmoins, l’intention du cinéaste de semer le doute quant à l’honnêteté des scientifiques travaillant à la solde de la riche corporation. La fraude et la tricherie demeurent dans ce cas-ci le second récit du film dont le propos rejoint en cela celui des contemporains de l’inventeur Maelzel.
D’ailleurs, comme si Jayanti craignait que son propos ne demeure vague, la poupée turque de Maelzel n’a de cesse d’apparaître dans ce documentaire qui s’apparente davantage à un thriller policier qu’à une quelconque chronique. En somme, la poupée en devient une évidente figure du soupçon. On ne peut toutefois reprocher au cinéaste de prendre position. Cependant, on peut questionner les choix esthétiques de ce dernier qui, à force de vouloir susciter une tension à l’aide d’une caméra instable, de gros plans outranciers et d’une musique parfois lourdingue, sacrifie le sujet au profit de l’effet. Malgré tout, Game Over: Kasparov and the Machine est un film passionnant et haletant qui démontre une fois de plus que l’angoisse cybernétique s’érige en un mythe que l’homme préférera toujours mieux se raconter plutôt que de le voir se réaliser.
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