

Ulrich Seidl : Eurotrash
Le cinéaste autrichien Ulrich Seidl est l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque québécoise. Encensé par les uns, conspué par les autres, Seidl pose sur ses semblables un regard d’entomologiste qui ne laisse personne indifférent. Entrevue avec le provocant réalisateur.
Manon Dumais
"Mon intention première est de raconter des histoires sur des gens qui vivent en Autriche tout en cherchant à aller plus loin que les frontières, de confier Ulrich Seidl, de passage à Montréal. J’aborde donc des thèmes universels comme la recherche d’amour, la solitude des êtres et la mort. Je n’ai ni message ni morale à livrer; j’aimerais toutefois que l’on se demande si l’absence de liberté et de dignité est acceptable dans notre vie. En fait, je veux vraiment déranger les gens, les irriter d’une manière ou d’une autre, même s’ils en rient."
Dès ses études à la Filmakademie de Vienne, Seidl choque ses professeurs qui jugent que ses deux films nuisent à la bonne réputation de l’école. On l’accuse également d’abuser de l’innocence de ses acteurs et d’être voyeur: "Je suis très voyeur, et j’aime bien être un voyeur; toutefois, je n’irais pas jusqu’à dire que mes acteurs sont des exhibitionnistes, bien qu’ils le soient quelquefois…" Incapable de se plier aux règles académiques, l’étudiant, marqué par les œuvres de Buñuel et de Pasolini, quitte l’école après deux ans afin de pouvoir créer son propre langage cinématographique.
Malgré les succès, la suite ne sera pas aisée pour le cinéaste qui, à l’instar de son compatriote Michael Haneke, offre une image peu flatteuse de l’Autriche: "J’ai souvent eu dans mon pays la réputation de quelqu’un qui salissait l’image de l’Autriche et on aurait bien aimé m’interdire de réaliser des films. Je trouve cela très particulier que l’on tienne encore à véhiculer une image romantique et bucolique de l’Autriche avec ses Alpes enneigées. Faire valoir cette imagerie kitsch, c’est le travail de l’Office national du tourisme!"
Morceaux choisis
Models (1999)
À des lieues du froufroutant Prêt-à-porter d’Altman, Models se veut une incursion féroce dans les coulisses de la mode. Suivant les destins de trois blondes à l’esprit aussi vide que l’estomac, Seidl explore une fois de plus son thème de prédilection, la solitude des êtres. Cokées, botoxées, liposucées, ces aspirantes top modèles en quête de perfection sont si préoccupées par leur image qu’elles arrivent difficilement à affronter la vraie vie. "Souvent, les critiques ne connaissent pas la vie d’autrui; lorsqu’ils voient des gens simples, peu instruits ou marginaux, dans leur tête, ces gens sont ridicules et ils refusent à ces gens-là d’affirmer qui ils sont, ce que je trouve absolument arrogant. Souvent, ce qui caractérise mes personnages, c’est en partie moi." Un film-choc, non dénué d’humour, qui brouille délicieusement les frontières entre fiction et documentaire.
Dog Days (Hundstage, 2001)
Porté par les statistiques assommantes d’une auto-stoppeuse folle, Dog Days orchestre savamment les destins de banlieusards qui se croiseront par un chaud week-end. Suite de tableaux souvent fixes dont la prétendue laideur en a choqué plus d’un, ce film choral subjugue le spectateur par sa recherche inlassable de vérité. "J’essaie de raconter des choses dans mon propre langage. Dans la plupart des cas, les spectateurs ont une fausse image de la réalité; je crois que nous vivons dans une société où l’image de la réalité est falsifiée par la télévision et les autres médias. Lorsque quelqu’un montre la réalité autrement, soudainement, cela devient laid. Lors de discussions après la projection de Dog Days, les gens me demandaient pourquoi je montrais des choses aussi laides, ce à quoi je rétorquais: "Déshabillez-vous! Vous allez voir que ce que vous cachez n’est pas plus beau que ce que je montre!"" Un premier film de fiction d’une remarquable universalité.
Jésus, toi qui sais (Jessus, Du weist, 2003)
Film de commande pour la télé, ce documentaire troublera à coup sûr tous ceux qui ont eu une "enfance à l’eau bénite". Face caméra, des hommes et des femmes se confessent à Jésus. De leurs prières ressort leur criante solitude que les images en contre-champ de statues de plâtre soulignent non sans une certaine ironie. "En filmant chaque personne seule dans l’église, je voulais montrer son impuissance face à l’immensité de l’univers. Je suis très surpris d’apprendre que les Québécois se reconnaissent dans ce film! Même si les gens vont de moins en moins à l’église, la société n’en demeure pas moins imprégnée du catholicisme. La religion catholique m’a marqué; j’ai passé une partie de ma jeunesse à me rebeller contre les structures rigides de l’Église et l’autorité des parents. Aujourd’hui, je peux travailler sur ces thèmes sans toutefois les ridiculiser… ce qui serait pourtant facile." Une œuvre sobre tout empreinte de respect.
Du 5 au 14 mai à la Cinémathèque québécoise
(Ulrich Seidl présentera ses films au public aux projections des 5, 6 et 7 mai.)