Regard sur le court métrage au Saguenay : Chasse à courts
Cinéma

Regard sur le court métrage au Saguenay : Chasse à courts

Le festival Regard sur le court métrage fête cette année ses noces d’étain: le 10e anniversaire de cet amour sans cesse grandissant entre la population et l’événement ne passera certes pas inaperçu.

C’est qu’il y aura du monde en ville, du 8 au 12 février. Près de 15 000 festivaliers se sont rués vers l’art cinématographique lors de la dernière édition de l’événement, dont 40 % de visiteurs exogènes, et rien ne laisse présager que la tendance pourrait s’inverser. Au contraire, le changement stratégique des dates des festivités pourrait ouvrir les portes de la ville à de nombreux autres amateurs. Elle est bien loin cette époque des premiers balbutiements du court au Saguenay, alors que ne s’étaient réunies qu’une cinquantaine de personnes.

Si le court métrage demande encore à être connu et reconnu, le festival Regard est un bon moyen pour les néophytes de se l’approprier. Il faut savoir que, même s’ils exigent la concentration de beaucoup moins de ressources que les longs métrages, cela ne signifie pas qu’ils peuvent être considérés comme de petits films. Bien sûr, plusieurs réalisateurs ont d’abord commencé par expérimenter le court métrage, peaufinant leur style, découvrant des avenues nouvelles. Mais attention, il ne faut pas s’y méprendre: il y a de très grands courts métrages, certains ont même été plutôt onéreux.

Si le court est parfois un tremplin pour des réalisateurs en manque de moyens, un "faute-de-mieux", il est aussi un art en soi… Pensons au film Podorozhni d’Igor Strembitskyy, récipiendaire de la Palme d’or du court métrage à Cannes, ou à l’extraordinaire Kitchen, d’Alice Winocour, qui montre la grande épopée d’une jeune femme cuisinant des homards pour la première fois… Tout simplement un chef d’œuvre.

Le court métrage place un réalisateur devant des difficultés auxquelles il ne serait pas confronté s’il concevait des longs métrages. "C’est pas évident de faire un court métrage, affirme Isabelle Blais, qui a bien voulu être porte-parole du festival cette année. Les gens pensent que c’est facile, mais c’est loin de l’être."

En effet, le court doit être complet en soi, se suffire à lui-même, ne pas laisser le spectateur sur sa faim même s’il ne dure que quelques minutes. Il serait ridiculement exagéré de le comparer au haïku; par contre, un parallèle peut être fait avec la nouvelle littéraire. Plusieurs enseignants de la région s’empressent d’exploiter les possibilités que leur offre le festival pour initier leurs élèves au pendant visuel de ce genre littéraire qui est au programme en français de quatrième secondaire. La concentration de l’information, le rythme, la rapidité avec laquelle il faut réussir à dénouer l’intrigue, tout cela demande aux réalisateurs une très grande maîtrise de leur médium.

C’est un coup de maître d’avoir réussi à associer Isabelle Blais à l’événement cette année: forte d’une impressionnante expérience au cinéma (St-Martyrs-des-Damnés, Les Aimants, Les Invasions barbares, Québec-Montréal, Un crabe dans la tête…) et chanteuse au sein de la formation Caïman Fu, elle est l’image parfaite pour un festival à la fois jeune et crédible, ouvert sur le monde et aimé du public. Si le groupe de musique duquel elle est chanteuse et parolière commence à solidement s’enraciner dans le milieu de la pop-rock, une récente tournée pan-québécoise ayant conféré à la formation une reconnaissance de plus en plus enthousiaste, Isabelle n’a pas l’intention de mettre de côté le cinéma pour autant. Pas étonnant qu’elle se retrouve à la fois porte-parole de radiolibre.ca, favorisant l’émergence de la relève musicale, et de notre festival du court métrage, qui fait un travail semblable pour les jeunes réalisateurs. "Y’a tellement d’idées, c’est tellement inspirant, soupire l’interviewée. C’est pas comme si c’était rien… Au contraire, c’est le noyau, c’est là qu’on prépare ce que ça va être dans le futur. Les créateurs du futur, c’est là que ça commence." En effet, plusieurs réalisateurs aujourd’hui reconnus sont d’abord passés à Saguenay. C’est le cas de Francis Leclerc, à qui l’on doit Mémoires affectives, mais aussi de Jean-François Rivard, Robin Aubert. "On réalisait pas vraiment ça, affirme Éric Bachand, directeur artistique de Caravane films, l’organisme auquel on doit le succès de Regard. On le faisait vraiment parce qu’on aimait le cinéma. On voulait montrer ce qu’on aimait au public, c’était ça le but…" Selon Isabelle, il faut aussi voir dans le court métrage le terreau idéal pour l’émergence de nouveaux acteurs qui ne demandent qu’à faire leurs preuves: "C’est un très bon moyen de savoir ce qu’on vaut, en tant qu’acteur, ce qu’on est capable de faire. C’est souvent le court métrage qui est la porte d’entrée. C’est comme ça que beaucoup d’acteurs commencent au cinéma. J’ai participé souvent à des courts métrages. C’est rare qu’un acteur n’en ait pas fait, c’est une base."

UN MARCHÉ EN PLEIN ESSOR

L’enthousiasme est contagieux lorsque l’on parle avec les gens qui se sont associés à l’événement. "Avec le marché qui se développe, c’est pas juste une carte de visite, affirme la porte-parole. Le festival va le prouver: c’est vraiment l’fun à regarder, des courts métrages." Julie Dufresne, directrice générale de Caravane, insiste sur les effets positifs du festival: "C’est bon autant pour les acteurs, les caméramans que les réalisateurs. On a même développé un marché du court métrage, comme le marché de l’industrie professionnelle du cinéma, mais pour le court métrage." Sur le site du festival se trouve donc un lieu d’échange où se rencontrent néophytes et connaisseurs, même des acheteurs étrangers, qui peuvent visionner les 350 courts métrages soumis au festival. Une vitrine de plus pour des artisans qui en ont bien besoin. Différentes chaînes de télévision ont aussi des représentants, chasseurs de courts, qui viennent jeter un œil intéressé à ces films, cherchant la perle rare.

Éric Bachand, instigateur de la première édition, se souvient: "Ça, on l’avait pas prévu au début. Nous autres, on voulait faire un festival pour le public. Parce que le public a embarqué, les cinéastes s’y sont intéressés, l’industrie aussi… Alors on a adapté notre affaire. Maintenant, c’est un festival pour le public et pour l’industrie."

DES ÉCHOS NATIONAUX

Lors d’une entrevue accordée au journal Voir en septembre dernier, Isabelle Blais se trouvait justement au Festival Images en vues, aux Îles-de-la-Madeleine, où elle faisait partie du jury, événement dont la filiation avec notre festival est admise. "J’pense que c’est le festival Regard qui a vraiment inspiré d’autres régions à faire en sorte que le court métrage soit mieux diffusé", estime-t-elle. Éric Bachand certifie le rapport de filiation qui existe avec Images en vues: "Je me rappelle. Le fondateur de ce festival-là, Luc Lapierre, nous avait envoyé, il y a trois ou quatre ans, un courriel. Il voulait voir comment ça fonctionne…" Et Julie de renchérir que le festival de Victoriaville est aussi l’écho de notre événement régional, qui, depuis, a pris des proportions inattendues, tendant à s’internationaliser. Même dans ses rêves les plus fous, Éric n’imaginait pas que ce projet qui l’animait il y a 10 ans aurait un jour cette envergure. "En fait, la première édition de ce festival-là a commencé dans mon salon. À cette époque-là, le cinéma québécois était pas tellement populaire. Rien à voir avec la vague de popularité qu’il connaît présentement."

Si, au tout début, la SODEC tentait de convaincre les organisateurs de s’associer à un événement qui existait déjà, il n’était pas question pour Éric de plier: "On veut que ça ait la personnalité du Saguenay, on veut faire nos choix. Finalement, on a donné la preuve qu’on pouvait le faire nous-mêmes." Depuis, l’événement a acquis beaucoup de crédibilité, et s’il est encore fragile, il est toutefois plus facile pour les organisateurs de convaincre les organismes donateurs de contribuer à cette grande aventure…

Avec une programmation diversifiée qui le distingue des autres festivals du même genre, offrant à la fois de grands courts et des œuvres de la relève, Regard a tout pour durer. C’est mercredi qu’on lâche les chiens pour cette chasse à courts effrénée…

Pour information: www.caravane.tv
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