Québec sur ordonnance : C'est grave, docteur?
Cinéma

Québec sur ordonnance : C’est grave, docteur?

Dans Québec sur ordonnance, Paul Arcand ouvre grand la porte de notre pharmacie collective. Ce qu’on y trouve est tout sauf rassurant.

Une petite pilule bleue pour tuer le stress. Une verte pour jouer les étalons sous l’édredon. Une jaune pour tomber dans les bras de Morphée. Une orange pour s’aider à se relever… N’en jetez plus, la pharmacie est pleine. Aujourd’hui, le moindre malaise, sérieux ou parfaitement bénin, suscite une réponse pharmaceutique. C’est le règne de la pilule. Et les Québécois ne donnent pas leur place quand il s’agit de le gober, le comprimé. L’homo quebecus moyen avale en moyenne 750 pilules par an. Ça commence tôt: nos enfants sont traités de plus en plus jeunes pour des maux d’adultes, comme la dépression. Ça se poursuit durant notre vie active, marquée par toutes ces épreuves qui démoralisent, détraquent, démolissent. Et ça finit tard, car nos aînés, de plus en plus traités comme des enfants, risquent de se voir prescrire un "petit quelque chose" histoire de ne pas perdre la tête.

Certes, tous les médicaments ne sont pas mauvais à prendre. Certains sauvent chaque jour des vies. Mais trop souvent, on ingurgite des produits à l’aveuglette, sans trop réfléchir. Ce comprimé miracle a-t-il été testé? Par qui? Quels sont ses effets secondaires? Pourquoi dois-je en consommer autant? Ce sont là quelques-unes des nombreuses questions soulevées par Paul Arcand dans Québec sur ordonnance, un documentaire chargé qui ne manquera pas de faire jaser dans les bungalows – et les salles d’attente – de la Belle Province.

Pour ce nouveau documentaire, l’industrieux homme de radio et de télé a choisi de se pencher sur un (vaste) sujet rarement abordé sur la place publique. "Après Les Voleurs d’enfance, j’hésitais entre deux sujets: le système de santé et "les voleurs à cravate", comme Vincent Lacroix, au coeur du scandale Norbourg. C’est finalement le premier qui s’est imposé. Tout simplement parce que, dans le débat sur la santé, je trouvais qu’on focussait toujours sur les mêmes affaires."

PASSER LE MESSAGE AU GRAND OU AU PETIT ÉCRAN?

Question: pourquoi diable Paul Arcand, bien branché dans le milieu de la télé, a-t-il choisi le cinéma pour faire passer son message? La réponse, le journaliste nous l’avait déjà offerte à la sortie des Voleurs d’enfance: "Parce que le documentaire, c’est un point de vue d’auteur, soutient-il. Je le vois comme complémentaire à l’expérience qu’offre la télé. La télé, c’est bien, poursuit-il, mais on la regarde parfois distraitement. Au cinéma, on retrouve un nombre X de gens qui ont choisi d’être là; ils ont payé."

Modeste quant à ses talents de cinéaste, Paul Arcand répond en louvoyant lorsqu’on le questionne sur le tournage de Québec sur ordonnance. Le métier commençait-il à rentrer? Les réflexes venaient-ils plus facilement? "Je me considère comme un journaliste, dit-il. Je me suis bien entouré. Comme monteur, j’ai travaillé avec Paul Jutras, qui a fait C.R.A.Z.Y. Disons qu’on a eu de bons débats dans la salle de montage."

Paul Arcand ajoute qu’il a, pour ce deuxième film, privilégié une approche différente de celle qu’il avait prise pour Les Voleurs d’enfance. Reprenant à sa manière les méthodes d’un Michael Moore, il n’hésite pas à mettre le doigt sur le bobo… puis à appuyer même si ça fait mal. Sa méthode franche, directe – voire coup-de-poing – compte ses adeptes et ses détracteurs. Chose certaine, il traque inlassablement incohérences et absurdités – il faut le voir déballer quelques vérités douloureuses au ministre de la Santé Philippe Couillard, qui ne goûte visiblement pas la médecine qui lui est servie.

De facture somme toute assez classique, Québec sous ordonnance voit son sujet sérieux ponctué de quelques vignettes presque ludiques. Paul Arcand lui-même "anime" une scène rigolote où il administre une pilule miracle (un placebo, en fait) à des patients qui en redemandent. "Il y a beaucoup d’entrevues dans le film. Je pense que ces séquences viennent aérer le propos", explique-t-il.

Si l’on avait quelque chose à reprocher au diagnostic d’Arcand, ce serait son côté fourre-tout. Copinage entre le ministère de la Santé et l’industrie pharmaceutique, recel de médicaments, conséquences de la désinstitutionnalisation, erreurs médicales, et quoi encore… Trop vaste, le programme? Paul Arcand dira: "J’aurais pu faire plusieurs films, j’ai choisi de présenter un portrait d’ensemble."

LE VRAI MONDE…

Là où Québec sur ordonnance fait mouche, c’est dans ses portraits humains, souvent touchants. Raymond, qui a été "recruté" dans un forum, prend une vingtaine de médicaments chaque jour. Il ne sait plus pourquoi il doit les prendre, dit Paul Arcand. Son médecin non plus, constate-t-on pendant une visite à la clinique. Hughay, travailleur de nuit, soigne sa boule de stress à coups de cocktails chimiques. "La vie était plus simple du temps des colons. Ils se couchaient le soir et se réveillaient le lendemain", lance-t-il, philosophe.

Ces "accros à la pilule" sont des gens "comme vous et moi". On en connaît tous, ajouterait l’autre. "Ce ne sont pas des cas extrêmes, corrobore Paul Arcand. Au fond, c’est du monde ordinaire. J’aurais pu aller dans beaucoup plus fucké que ça." Plutôt que de puiser ses témoignages dans le club des ex, le réalisateur s’est efforcé de trouver des cas actuels. "Je voulais parler à des gens qui en prennent, des médicaments. Généralement, on interroge des gens qui en ont pris, mais qui ont cessé d’en prendre. Ça ne m’intéressait pas. C’est trop commun."

C’EST UN PEU NOTRE FAUTE…

Bon. Le constat est sérieux. Problèmes, il y a – on insiste sur le pluriel… Et alors, qui est coupable? Qui montrer du doigt? Les médecins, qui prescrivent n’importe quoi, n’importe comment? Les compagnies qui mettent en marché leurs produits comme s’il s’agissait de biens de consommation anodins? Nous-mêmes qui, pris dans le tourbillon de la vie, cherchons des solutions faciles? La panacée… en doses de 625 mg s’il vous plaît. "C’est en partie à cause de notre mode de vie, concède Paul Arcand. Mais de l’autre côté, même si je ne suis pas du genre à dire: voici le méchant système, il y a toute une industrie. Vous en voulez? On va vous en vendre. Comme le disait un des experts, il y a une niche, qu’on cherche toujours à élargir."

"Cela dit, les gens ne sont pas si dupes, ils commencent à se poser des questions. Ils vont faire des recherches sur Internet." Paul Arcand souhaite que son portrait pousse la population à faire preuve d’encore plus de vigilance. "Le film est un snapshot de la réalité. J’espère qu’il va nous amener à nous interroger davantage. À développer des réflexes moins soumis au discours des lobbies et à la publicité faite par les agences."

Et Paul Arcand se pose-t-il maintenant des questions avant d’ouvrir ses flacons? La réplique est précédée d’un large sourire: "Je ne prends pas de médicaments…"

En salle le 5 octobre

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