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Cinéma

L’Encerclement, de Richard Brouillette : Le piège néolibéral

Dans L’Encerclement, Richard Brouillette donne la parole à certains représentants du néolibéralisme les plus éloquents (Martin Masse, Jean-Luc Migué, Filip Palda, Donald J. Boudreaux) mais aussi à ses critiques les plus compétents (dont Noam Chomsky, bien sûr!). Un film sérieux et sobre, d’un très haut niveau académique.

Voir: Vous avez terminé votre film alors que la crise s’annonçait. C’est presque une chance pour vous!

Richard Brouillette: "Ce n’était pas prévu. J’ai tout de même mis 12 ans à finir le film. Mais il arrive, en effet, à point nommé puisqu’on s’interroge de plus en plus face à la situation actuelle. En France, on voit un fort mouvement de contestation des politiques néolibérales, il y a même une résurgence de l’extrême gauche, alors que le parti socialiste est délaissé. Cette crise était inévitable, c’était évident que nous vivions dans une bulle. Il suffisait de voir la valeur des produits dérivés qui augmentait de 40 % par année."

Votre film montre à quel point la pensée économique vit dans le déni de ses erreurs.

"L’avéré économique est présenté comme une science pure, alors qu’il s’agit d’une science humaine plus proche des sciences politiques ou de la sociologie. Mais peu de gens comprennent l’économie. Alors on se fie aux experts. Cette folie néolibérale nous a été présentée de façon raisonnable par des gens en veston-cravate. Et puis la chute des régimes communistes a été interprétée comme une sanction historique. Très vite, une certaine arrogance s’est installée."

Oui mais le néolibéralisme date d’avant la chute du mur de Berlin!

"En effet, Thatcher et Reagan avaient déjà imposé toutes sortes de réformes de dérégulation monétaire, ils avaient affaibli les syndicats et multiplié les privatisations. Mais le premier grand laboratoire du néolibéralisme a été le Chili de Pinochet. C’est l’école de Chicago et Milton Friedman qui ont téléguidé les politiques du dictateur pour qu’il impose une thérapie de choc accompagnée de privatisations massives en santé, en éducation et de politiques anti-inflationnistes dont la principale aura été de multiplier le nombre de chômeurs. Plus tard, cette recette a servi d’inspiration pour les programmes d’ajustement structurel du FMI."

Pensez-vous que la crise aura pour résultat une remise en question en profondeur de nos modes de fonctionnement économiques?

"Avec cette crise, on est témoin d’un remake du bon vieux classique de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes. On ne remet pas en question l’indépendance des banques centrales, ou le mode de fonctionnement du système monétaire international. Par contre, le secteur public vient à la rescousse des banques. On siphonne l’argent des contribuables pour le plus grand bien des actionnaires des banques. Il n’y a toujours pas de volonté réelle de surveillance des marchés financiers. Je vois Nicolas Sarkozy qui essaie de tenir le haut du pavé, qui réclame plus de réformes. Mais j’ai peur qu’il le fasse uniquement pour se donner plus de visibilité."

John Locke et Adam Smith, les pionniers du libéralisme classique, étaient soucieux du bien commun. Est-ce le cas des économistes néolibéraux?

"Il n’est plus question d’éthique dans l’économie néolibérale qui s’appuie sur des théories très mécaniques. C’est regrettable, mais il y a très peu de questionnement par rapport à la dimension humaine en économie. On est loin de Karl Marx ou de Schumpeter. Les sciences économiques sont devenues des outils pour justifier le fonctionnement actuel du système."

N’est-il pas ironique que les défenseurs du néolibéralisme soient si critiques des bureaucraties du secteur public tout en faisant l’apologie de grandes multinationales tout aussi technocratiques que certains gouvernements?

"L’argument de base, c’est que la dérégulation des marchés entraîne une baisse des prix, ce qui est bon pour tout le monde. Mais cela facilite aussi la création d’oligopoles. Cela donne des structures hyper-bureaucratisées, hiérarchisées; des mammouths comme GM n’ont pas exactement le monopole de l’efficacité."

Les think tanks jouent un rôle-clé dans la propagation des idées néolibérales.

"D’où le sous-titre de mon film: La Démocratie dans les rets du néolibéralisme. Un rets, c’est un filet. Ces think tanks constituent un vaste réseau qui se relaie la doctrine d’un maillon à l’autre et qui, par son omniprésence, arrive à l’imposer à l’opinion, à exercer des pressions sur les parlementaires."

Mais les think tanks ne sont pourtant pas des lobbyistes?

"Non, ce ne sont pas des lobbyistes, ils ne représentent pas une industrie en particulier. Par contre, ces think tanks sont financés par des grandes corporations pour promouvoir des idées qui vont en leur faveur. Par exemple, l’Institut économique de Montréal, présidé par Hélène Desmarais, fait une pression énorme pour privatiser les soins de santé, certains aspects du système d’éducation. En même temps, Power Corporation a plusieurs intérêts dans les assurances. Power bénéficierait donc d’une privatisation de l’assurance."

Ces mêmes think tanks se méfient des groupes d’intérêts citoyens!

"Certains aimeraient sans doute se passer des élections et des gouvernements. Dans le film, Noam Chomsky parle d’un rapport intitulé La Démocratie en crise, rédigé par la Commission Trilatérale en 73 (par Samuel Huntington, entre autres), qui déplorait un surcroît de démocratie en Occident. Leur volonté était que le privé mette le grappin sur tout ce qui est géré et décidé collectivement. Cela rappelle la vague des lucides que l’on a connue au Québec, pour qui il y a trop de groupes de pression citoyens au Québec et qui considèrent que les Québécois ne travaillent pas assez!"

Pensez-vous que la présidence de Barack Obama changera le discours néolibéral?

"Je ne peux pas m’empêcher d’être optimiste. Mais c’est tout de même le président des États-Unis, il est là pour servir certains groupes présents (son ministre de l’Agriculture, par exemple, a des liens avec Monsanto). Je ne pense pas qu’en termes de politique étrangère, les choses vont trop changer, sauf, peut-être, que les Américains vont adopter une approche plus diplomatique. Sur le plan économique, ce sera très bien si les démocrates arrivent à imposer leur réforme de l’assurance maladie. Mais je ne m’attends pas à de grandes réformes."