Ne manquez rien avec l’infolettre.
Martin Dubreuil, le roi du court métrage
Regard sur le court métrage au Saguenay 2015

Martin Dubreuil, le roi du court métrage

Il a une sale gueule et joue les hommes trash et torturés. Et il aime ça! Martin Dubreuil est aussi le comédien ayant joué dans le plus grand nombre de courts métrages dans l’histoire du cinéma québécois: sa filmographie en compte plus de 80, incluant des films étudiants qui ont marqué le début de sa carrière d’autodidacte. Rencontre avec un acteur instinctif qui ne refuse aucun défi.

«Acteur dramatique ou comique, peut jouer à poil et/ou habillé». C’est ce qu’on pouvait lire sur son premier cv d’acteur, à l’époque où Martin Dubreuil décidait de ne pas aller à l’école de théâtre et de faire ses classes dans les films étudiants, frayant avec les cohortes de cinéma de Concordia ou même avec des cégépiens cinéphiles, qui le faisaient jouer tout et n’importe quoi dans leurs films réalisés avec les moyens du bord. C’est ce qu’on apprend, notamment, dans la vidéo-hommage réalisée cette année par le festival Regard sur le court métrage, qui a consacré au comédien une rétrospective. Les 6 films de cette sélection, ainsi que la vidéo-hommage, sont en ligne sur le site de La Fabrique Culturelle pour une durée limitée.

Regardez la vidéo-hommage et la rétrospective sur La Fabrique Culturelle

 

Ne pas aller à l’école de théâtre fut un choix irregrettable, qui a donné le ton à une carrière sans compromis, tissée de rôles atypiques et de rencontres marquantes, notamment avec le cinéaste Maxime Giroux. Pourtant, Dubreuil a déjà rêvé de l’École nationale de théâtre et avait même préparé ses auditions. «J’habitais près de l’École et je me suis dit que je voulais aller dans cette école-là, pas une autre. J’avais pas de coach, je m’étais écrit un texte moi-même pour l’audition en théâtre contemporain. Mais quand le jour J est arrivé, je n’y suis pas allé, j’étais pas prêt; c’est clair que je me serais planté. Mais ça ne m’a pas dérangé, parce que j’avais la crainte que l’école me «brise», qu’elle casse mon naturel. Je voulais être comme Falardeau, sans filtre, sans compromis. C’était mon modèle.»

Martin Dubreuil recevant son prix-hommage au festival Regard sur le court métrage au Saguenay, le 12 mars 2015, en présence de la directrice de la programmation Mélissa Bouchard et de la porte-parole Sandrine Bisson / Crédit: Tom Core Photographie
Martin Dubreuil recevant son prix-hommage au festival Regard sur le court métrage au Saguenay, le 12 mars 2015, en présence de la directrice de la programmation Mélissa Bouchard et de la porte-parole Sandrine Bisson / Crédit: Tom Core Photographie

 

Une sale gueule qui s’assume

De Martin Dubreuil, en effet, on reconnaît volontiers le naturel désarmant et la dégaine de rockstar: une attitude plus désinvolte que celle que commande l’école de théâtre. Moins «propret» que la majorité des comédiens, il est naturellement devenu acteur de cinéma et a joué les bums, ou les hommes abîmés et désoeuvrés: il a été trentenaire en détresse dans Le rouge au sol (2005), prédateur sexuel dans Les sept jours du talion (2009), cannibale vorace dans Urban flesh (1999) et père de famille junkie dans La run (2011).

«On me fait jouer des sales gueules, dit-il, parce que j’ai une sale gueule. Même si je suis doux, dans la vie, et un peu sentimental. Mais c’est aussi parce que je suis l’un des seuls à avoir cette gueule-là dans la communauté des acteurs. Je viens du cinéma underground, du cinéma de genre, j’ai joué dans des films gore où j’étais le cannibale qui tue son prochain pour le dévorer: les réalisateurs m’associent à cette image trash, que je le veuille ou non. Je n’ai pas peur de me salir.»

Martin Dubreuil et Monique Pion dans Le rouge au sol, de Maxime Giroux
Martin Dubreuil et Monique Pion dans Le rouge au sol, de Maxime Giroux

 

S’il dit avoir essayé, «pendant un court temps», de refuser des rôles de ce genre pour se sortir de son image d’acteur trash, il se considère aujourd’hui béni d’avoir un «casting fort». «J’aime profondément jouer et j’ai réalisé que j’aimais mieux avoir des rôles de méchant de service que de ne pas jouer du tout. Et puis j’ai une signature forte, ça fait mon unicité.»

Martin Dubreuil dans une scène de Félix et Meira
Martin Dubreuil dans une scène de Félix et Meira

Dans Félix et Meira, de son pote Maxime Giroux (qui poursuit sa route et prendra bientôt l’affiche de plus de 60 salles américaines), il joue enfin un personnage un peu moins endommagé par la vie. En entrevue, porté par l’enthousiasme des journalistes, il a répété que «ce personnage lui ressemble vraiment» et que, dans la vie, il est «gentil comme Félix». Des paroles un peu précipitées. «C’est vrai que je suis un sensible, dit-il. Une fois, Falardeau m’a parlé violemment sur un plateau, devant tout le monde, et j’ai été vraiment ébranlé. Il est ensuite venu s’excuser de m’avoir pris pour une brute. Mais plus j’y repense et plus j’ai envie de nuancer l’idée que je sois un «gentil». Je ne suis pas aussi gentil que Félix. J’ai aussi un tempérament un peu agressif par moments, ou disons impétueux. Reste que j’aimerais, oui, jouer un peu plus souvent le gars ordinaire. Un gars ordinaire qui a du tempérament, disons.»

«Tu devrais peut-être te l’écrire, ce rôle parfait?», lui suggère-t-on. «Et au fait, Martin Dubreuil, écris-tu?» La question lui fait esquisser un sourire. «Oui. Mais j’écrivais davantage à mes débuts. J’ai commencé l’écriture de deux longs métrages, que je n’ai jamais finis. Au fil du temps, à force de côtoyer de si bons scénaristes, comme mon ami Alexandre Laferrière, j’ai un peu abdiqué. Je ne suis plus assez naïf, je connais trop le cinéma, j’ai lu trop de scénarios; je ne saurais pas m’arrêter sur une seule idée, je doute trop. Et l’écriture, c’est un muscle: il faut l’entraîner constamment sinon il s’affaisse. J’ai du mal à trouver le temps et la disposition d’esprit, désormais.»

Un acteur guidé par l’instinct

Les réalisateurs le disent «prêt à tout», «en quête de véracité», et louangent sa «passion», son «jeu physique», son «investissement hors-norme», son «romantisme», sa capacité à «créer autour de lui un mythe». Lui, modeste, se dit surtout «instinctif».

«Je suis définitivement un acteur d’action et de situation, et un homme d’instinct. Je ressens les affaires sans les intellectualiser. Les personnages partent de moi, mais évidemment ils me modèlent: c’est toujours difficile de départager ce qui vient de moi et ce qui vient d’eux. Quand même, je suis intelligent et je réfléchis au rôle, mais c’est souvent davantage mon instinct qui domine. Je n’ai pas besoin de me demander pendant des heures «qui est ce personnage». Comme dans la vie, on ne passe pas son temps à se demander qui on est, on se concentre à vivre nos vies. Et, de toute façon, on existe à travers le regard des autres. Ce sont les autres qui peuvent définir qui nous sommes à leurs yeux, qui ont le pouvoir sur la manière dont ils nous perçoivent. On ne peut pas y faire grand-chose. Dans la vie, je n’ai pas de psy, je ne suis pas adepte de psychanalyse, je suis très spontané. J’aborde mes personnages de la même manière.»

Dans son impressionnante filmographie de courts métrages se démarquent notamment son personnage d’homme en lendemain de cuite dans Le rouge au sol, dont la détresse apparaît criante (et touchante) lors d’un trajet en voiture avec sa mère jusqu’au IKEA. C’est l’une de ses collaborations marquantes avec Maxime Giroux.

Voir Le rouge au sol sur le site de La Fabrique culturelle

 

Maxime Giroux
Maxime Giroux

«À Concordia, Max était le meilleur de sa cohorte, c’était le King, mais il ne me faisait jamais jouer dans ses films. Un jour je l’ai croisé dans le métro puis je lui ai fait mon pitch: ça a marché, il a fini par m’offrir un rôle. C’est devenu un ami, je lui ai présenté mon grand ami Alex Laferrière qui est devenu son scénariste (une chose dont je suis très fier). Max, pour moi, est un peu un mentor: il a une assurance, une intelligence, un génie. J’admire son regard sur le cinéma et sa manière très méticuleuse de diriger des acteurs, même s’il a longtemps résisté à diriger des dialogues. Il doutait de lui-même.»

Giroux a aussi, comme Dubreuil, un attachement pour les personnages marginaux, qui mènent des vies hors-cadre. De Jo pour Jonathan à Félix et Meira, le réalisateur pose son regard sur des écorchés. «Et pourtant, rigole Martin Dubreuil, Giroux n’est pas un tout-croche. Il marche droit, il est solide, il ne fait pas trop d’excès. Il m’inspire.»

« À l’époque du Rouge au sol, poursuit-il, je menais une vie pas si éloignée de celle du personnage, qui a été fortement inspiré de moi. J’étais tout croche. D’ailleurs, quand on a répété la première fois la scène en voiture avec le personnage de la mère (c’est la mère d’Alex), j’avais la tête dans le cul pour  vrai. J’étais blanc. Et Monique Pion, qui n’est pas une actrice, pas habituée à tout cela, était vraiment déroutée par le brouillage des frontières entre le réel et la fiction. Mais c’est comme ça qu’on travaille avec Max, dans un rapport très frontal avec le réel.»

Dans Radio, de Patrick Boivin, Dubreuil tâtait un cinéma plus expérimental, plus esthète. Dans ce film dans lequel il joue un homme de plus en plus anxieux à mesure que des voix radiophoniques le pourchassent et lui lancent ses nouvelles alarmistes, le comédien joue l’aliénation progressive, dans une progression dramatique hyper-calculée. «Je l’ai tourné la même année que Le rouge au sol mais c’était une aventure complètement différente, un personnage insaisissable, mais qui partait quand même de moi – de ma solitude, de ma trashitude. Finalement c’est le même gars, mais dans un contexte différent (il rit).»


L’acteur compte aussi, au nombre de ses accomplissements, un rôle important dans le court métrage Ce n’est rien, de Nicolas Roy, qui l’a amené à Cannes où le film était en sélection officielle en 2011.

Voir Ce n’est rien sur le site de La Fabrique culturelle

 

Racontant la douleur d’un père qui vient de découvrir que sa fille a été victime d’agression sexuelle, ce film douloureux l’a mené dans de troublants territoires intimes. «Ce film-là porte à réfléchir sur la justice, sur la famille. C’est un film brillant.»

«Je suis vraiment fier, conclut-il, d’avoir beaucoup joué dans des films de ce genre, qui s’adressent profondément à l’intelligence du spectateur.»