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La Cinémathèque se décloisonne : Un entretien avec Marcel Jean
Cinéma

La Cinémathèque se décloisonne : Un entretien avec Marcel Jean

La diffusion du cinéma en salle vit de sombres jours à Montréal depuis la fermeture d’ExCentris mais, comme un sauveur que personne n’osait espérer, la Cinémathèque a élargi son mandat ces derniers temps pour diffuser des nouveautés et, par la bande, redynamiser ses activités régulières. On en discute avec le nouveau directeur général Marcel Jean, l’homme qui a osé le décloisonnement.

VOIR : Permettez-moi de commencer cet entretien en revenant sur la question du sous-financement de la Cinémathèque, qui ne semble vraiment pas vous arrêter pour l’instant. Il y a quelques mois, pourtant, le milieu du cinéma s’inquiétait d’un sous-financement qui avait mené l’ancienne direction à explorer l’idée d’un arrimage avec la Grande bibliothèque. Où en est ce dossier?

MARCEL JEAN : « Je suis arrivé en poste à la fin de cette tourmente, au moment où il a été clairement décidé que le scénario d’intégration avec BANQ n’allait plus être étudié et que d’autres solutions devaient être envisagées. C’est sur ces bases-là que j’ai amorcé le travail. Avant de réclamer de nouveaux fonds public, il faut commencer par évaluer clairement l’état des lieux et faire les changements qui s’imposent dans la gestion de l’organisme et dans ses activités. Il faut préserver la mission d’origine, mais transformer ce qui doit être transformé pour que notre cinémathèque soit une Cinémathèque du 21e siècle, à l’écoute des besoins de son milieu. Les cinémathèques, à force d’être considérées comme des temples, des chapelles ou des cathédrales, se sont parfois empoussiérées, un peu partout dans le monde. Je ne veux pas que la nôtre soit un endroit où l’on vient rendre un dernier hommage au cinéma : je veux que le cinéma y soit vivant et alerte. »

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Marcel Jean / Crédit: G. Piel

VOIR : Je ne vous entends pas nommer de sous-financement. Vous hésitez à identifier des problèmes de financement récurrent à la Cinémathèque?

M.J. :  « Je suis quelqu’un de très pragmatique, vous savez.  Il ne suffit pas de dire qu’il y a sous-financement pour démontrer qu’il y en a un. Je veux me donner un temps pour explorer d’où vient ce sous-financement et combien d’argent exactement semble manquant. Pour savoir combien il en manque, il faut prendre l’argent qu’on a et essayer de le dépenser intelligemment, voir comment ça peut se passer. J’ai donc demandé au gouvernement un statu quo dans le financement pour l’instant, le temps de travailler la structure pour la rendre optimale. Il faut aussi faire un effort de financement privé accru. Avant mon arrivée en poste, il n’y avait même pas d’employé en charge de ça. Notre nouveau directeur des partenariats d’affaire et de commercialisation est entré en poste au début mars. Ça va bouger beaucoup de ce côté-là. »

VOIR : Le grand rêve de faire de la Cinémathèque une Société d’État, un rêve chéri par certains de vos prédécesseurs et certainement par beaucoup de cinéastes, ne fait donc pas partie de votre horizon?

M.J. : « Je crois que l’État doit rester fermement engagé dans la Cinémathèque mais je crois profondément qu’un organisme culturel de cette envergure doit aussi cultiver une certaine indépendance par rapport au pouvoir politique. La Cinémathèque, par exemple, doit être autonome par rapport à ses décisions d’affaire et pouvoir cultiver une indépendance de parole. Je suis notamment très inspiré par la Cinémathèque française, qui a une structure semblable à la nôtre. Elle est un peu mieux financée par l’État, mais elle demeure indépendante et ça fonctionne bien. »

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VOIR : Votre arrivée n’a pas tardé à se faire sentir. En plus de la valorisation du patrimoine cinématographique, les salles de projection se sont mises à accueillir ces derniers jours des nouveautés, essentiellement des documentaires. Racontez-moi ce qui vous pousse à aller dans cette voie.

M.J. : « On vient en effet de créer une structure à but non-lucratif qui nous permet  de présenter des nouveautés à la Cinémathèque. Nous le faisons depuis le début du mois sur une base expérimentale. C’est un élément crucial de la solution financière, vous vous en doutez. Mais surtout ça répond à un besoin criant du milieu et du public cinéphile. Avec la fermeture d’ExCentris, la pression sur le Cinéma du Parc et sur le cinéma Beaubien est énorme. Je pense donc que la mission de la Cinémathèque est de travailler de façon complémentaire avec ces cinémas de quartier. Nous avons tout l’équipement nécessaire, pourquoi ne pas l’utiliser? Il s’agit simplement de maximiser l’utilisation de notre temps-écran. Il faut donner une chance aux films d’être vus, et je crois que nous pouvons tout à fait le faire sans que les autres missions de la Cinémathèque soient mises en péril. À date, c’est concluant. Les projections du documentaire La démolition familiale, par exemple, ont été  un succès et elles ont fait découvrir la Cinémathèque à un tout un nouveau public. Je suis persuadé que je reverrai ces gens à l’occasion dans nos activités régulières. »

VOIR : Tout cela coûte cher, non? La Cinémathèque peut-elle vraiment se le permettre?

M.J. : « Les coûts sont importants, mais au final cela rentabilise quand même mieux nos activités. Au début de l’année, il n’y avait en moyenne que 18 projections par semaine sur nos écrans, sur une possibilité de 56. Or, une fois qu’on ouvre pour une projection, ça ne coûte pas énormément plus cher de faire 2 ou 3 projections de plus – les coûts fixes sont à peu près les mêmes. Aussi, n’oublions pas que les projections de nouveautés se font en partage de risque avec les distributeurs. On considère qu’on a ce qu’il faut pour assumer notre part de risque, dans ce contexte. On n’est pas la seule cinémathèque au monde à faire ça. Amsterdam et Mexico le font depuis longtemps. L’important, c’est que ça demeure une activité parallèle, et qu’on ne perde pas de vue la mission originale.»

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VOIR : Dans ce nouveau volet, allez-vous toujours prioriser, comme ce fut le cas jusqu’à maintenant, le cinéma documentaire? Quels choix de programmation s’imposent, à votre avis?

M.J. : « Le documentaire local sera en effet toujours prioritaire, car il est le parent pauvre de la diffusion. Nous allons ensuite programmer du cinéma québécois et canadien indépendant, majoritairement des films à plus petit budget. Nous avons aussi dans notre ADN une spécialisation en cinéma d’animation, que nous allons donc continuer à favoriser. Je suis aussi sensible aux besoins de diffusion du cinéma en format inusité et il y aura assurément à l’occasion des programmes de courts métrages. Finalement, je demeure ouvert au cinéma d’auteur en langue étrangère sous-titré, qui ne trouve pas toujours sa place dans les cinémas privés. La cinémathèque pourra aussi permettre de prolonger la durée de vie en salle de certains films qui meurent après leur première semaine d’exploitation alors qu’un certain public pourrait continuer à vouloir les fréquenter. »

VOIR : La valorisation du patrimoine cinématographique, aujourd’hui, passe par la numérisation des archives qui dorment dans vos voûtes. Quels sont les projets en ce sens?

M.J. : « C’est un enjeu de la première importance. Il ne faut pas que les œuvres de nos cinéastes disparaissent et, pour vous dire vrai, certaines œuvres assez récentes sont déjà menacées de détérioration.  Elephant, en utilisant nos voûtes, a fait un excellent travail en ce qui concerne les collections de longs métrages de fiction. La Cinémathèque doit prendre le relais pour le reste :  la vidéo d’art (notamment les premières œuvres de Charles Binamé, Louis Bélanger et François Girard), les courts métrages, le documentaire. Toute l’histoire du cinéma féministe québécois, enfin tout ce qui a été fait à l’extérieur de l’ONF, doit aussi être numérisé. Récemment, on s’est inquiétés pour Suspect no 1, de Francois Girard, qui était en péril et qui est en restauration actuellement. Il faut acquérir de l’autonomie dans ce travail de restauration. »

Marcel Jean / Crédit: G. Piel
Marcel Jean / Crédit: G. Piel

VOIR : Je vous sais soucieux du jeune public. Quel rôle doit jouer la Cinémathèque à cet égard?

M.J. : « Ne pas accueillir les familles et les enfants chez nous, ce serait suicidaire. Il faut que les nouvelles générations se sentent invitées, sinon elles vont accéder au cinéma par toutes les nouvelles plateformes qui leur arrivent de manière très efficace et l’habitude de fréquenter la salle de cinéma va disparaître. La Cinémathèque peut jouer un rôle important en faisant voir des films peu valorisés ailleurs. Dans nos projections familiales actuelles, on se rend compte que ce qui marche, c’est quand on va dans le très cinéphilique et dans le très classique. La projection de Peau d’âne, de Jacques Demy, a cartonné. »

VOIR : Une dernière question politique, en terminant. Le gouvernement libéral vient de nommer un nouveau Ministre de la culture, Luc Fortin. Comment envisagez-vous la relation avec celui-ci?

M.J : « Les signaux reçus du Nouveau ministère de la culture me laissent croire à une saine continuité. Il est peu connu du milieu culturel, ce qui pourrait être inquiétant, mais son implication dans la politique du livre avait été bien reçue par le milieu, notamment. La transition, pour l’instant, est très saine, et je n’ai pas d’inquiétudes, même si je ne connais pas vraiment le Ministre encore. J’espère avoir son entière collaboration par rapport aux défis du numérique dans notre industrie. Les chantiers de réflexion autour de la nouvelle politique culturelle vont permettre d’en discuter. Nous avons déposé un mémoire en ce sens. »


 

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