Quartiers sous tension : Une ville en fragments
Cinéma

Quartiers sous tension : Une ville en fragments

En essentiel contrepoint à ces grandiloquentes célébrations du chiffre 375, la documentariste Carole Laganière explore des questions d’urbanisme, de mémoire et de jeux de pouvoir qui s’opèrent en coulisse dans plusieurs quartiers de Montréal. Elle filme les gens avec la préoccupation qui caractérise son cinéma documentaire: la parole et sa vérité.

C’est un sujet dont nous parlons souvent entre amis, entre collègues, avec les commerçants de notre quartier. La question demeure toutefois toujours en suspens: qu’est-ce que la gentrification? Est-ce un phénomène totalement négatif? Comment pourrait-on l’aborder autrement? Comment faire pour ne pas totalement bouleverser la culture d’un quartier qui a son économie? Avec Quartiers sous tension, Carole Laganière nous donne des pistes de réflexion et offre des avenues interprétatives à ce terme en laissant la parole aux habitants des quartiers concernés.

«Ce film est né de ma rencontre avec Emmanuelle Walter et Marie Sterlin, qui ont produit un webdoc intitulé Gentriville, nous dit Carole Laganière. Cela me donnait l’opportunité de retourner sur les lieux du crime, Hochelaga-Maisonneuve, que j’ai filmé lors de Vues de l’Est en 2003. Quand je suis allée à nouveau à la rencontre des jeunes du documentaire, devenus grands, quelques années plus tard avec L‘Est pour toujours, j’ai réalisé que plusieurs d’entre eux n’habitaient plus Hochelaga parce que le quartier devenait trop cher.»

Photo Véro Boncompagni
Photo Véro Boncompagni

Un quartier qui se transforme à la vitesse grand V laisse des éclopés et des gens marginalisés. Avec l’apparition des blocs à condos un peu partout à Montréal, les loyers explosent et les gens se font exproprier de façon peu élégante. C’est le cas de Liliana Surace, résidente de longue date d’un appartement tout près du marché Jean-Talon, qui se voit victime de promoteurs immobiliers peu scrupuleux et qui se fait intimider pour qu’elle quitte cet appartement pour des raisons pécuniaires. C’est d’ailleurs ce qui revient souvent dans ce documentaire: les promoteurs immobiliers qui cherchent à engranger des profits sont bien souvent la source de la dénaturation des quartiers.

«Je suis moi-même une petite fille d’Hochelaga-Maisonneuve, nous dit Carole Laganière. Quand j’étais enfant, Hochelaga était un quartier ouvrier dans le sens noble du terme. Il y avait du travail à l’époque, les gens étaient pauvres sans être démunis. Dans les années 1970 et 1980, il y a eu une époque où toutes les manufactures ont fermé les unes après les autres. Aujourd’hui, les gens reviennent vers ce quartier, car les habitations sont encore très abordables. Ces manufactures sont aujourd’hui transformées en condos. C’est un quartier qui vit de grandes mutations et c’est assez visible sur la rue Ontario, qui n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était lorsque j’étais enfant.»

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Pour la première fois de sa filmographie, Carole Laganière fait appel à des spécialistes qu’elle fait témoigner devant la caméra: la sociologue Johanne Charbonneau, l’urbaniste Alexandre Maltais, le sociologue Louis Gaudreau, en plus des élus, des artistes et des membres des comités logement. Nous avons ici une constellation de spécialistes qui permettent de ne pas tomber dans une opposition bête entre riches et pauvres, entre les bobos et les plus vieux habitants des quartiers. Mais là où le documentaire devient encore plus juste, c’est quand il filme Alain Rouette, le brigadier d’Hochelaga-Maisonneuve qui raconte par sa seule présence à l’écran la vie passée et présente du quartier. Lorsqu’il marche dans les ruelles de Homa et que sa voix ne trouve plus écho, il constate qu’il n’y a plus de vie dans celles-ci, que les enfants ne se chamaillent plus. Les espaces publics sont devenus privés et la vie si caractéristique de ce quartier ouvrier n’est plus la même aujourd’hui.  

«Quand on parle de revitalisation, il y a aussi des victimes, explique la réalisatrice. Une revitalisation pour qui? Pour quoi? Ces questions sont posées par le film en donnant la parole à ces sacrifiés de l’économie de marché. C’est vrai que ceux-ci sont souvent les populations types comme les personnes âgées. Ce sont souvent les premières victimes de ces changements, car ils habitent ces logements depuis longtemps et paient des loyers à prix modique. Les promoteurs et les spéculateurs sont ceux qui font le plus de dégâts dans ces quartiers. Ils abusent de la confiance de ces gens et rendent ces quartiers hors de prix pour les populations locales.»

Le documentaire de Carole Laganière est doublé d’un webdocumentaire fort intéressant et brillamment élaboré par l’auteure Emmanuelle Walter et Marie Sterlin: Gentriville. Une expérience qui complète le propos de Quartiers sous tension et qui ouvre sur d’autres perspectives que celle de Montréal.

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Quartiers sous tension, le samedi 12 août à 21h sur ICI Radio-Canada télé