Et au pire, on se mariera: Aïcha et ses hommes
Cinéma

Et au pire, on se mariera: Aïcha et ses hommes

Au cœur de l’histoire d’Et au pire, on se mariera, il y a une adolescente, Aïcha. Jolie et pétillante, elle vit un amour impossible avec un homme deux fois plus vieux qu’elle. Puis, tout déraille. Six ans après la sortie du roman de l’auteure Sophie Bienvenu, voici que la vie passionnante et tragique d’Aïcha est portée au grand écran par Léa Pool.

«Pour moi, c’est une petite fille qui s’appelle Aïcha et qui est blonde aux yeux bleus. Elle est contradictoire, elle n’a pas de place nulle part», raconte Sophie Bienvenu, également coscénariste du film avec la réalisatrice Léa Pool. Enfant, Aïcha (Sophie Nélisse) a été très attachée à Hakim (Mehdi Djaadi), un Algérien d’origine qui l’a élevée avec sa mère et qui lui a donné son prénom. Trop attachée, même. Les liens de confiance se sont brisés avec la mère d’Aïcha (Karine Vanasse) et elle a dû le mettre à la porte. Depuis, Aïcha méprise sa mère. Claquage de portes et engueulades au quotidien, donc. Voilà des gestes d’adolescence typiques, direz-vous, mais Aïcha est un cas hors norme. C’est une jeune fille mature et débrouillarde, mais aussi manipulatrice, qui a pour seules amies des prostituées transsexuelles dans un quartier pas toujours facile de Montréal, Centre-Sud. En entrevue, les deux scénaristes encensent le travail de Sophie Nélisse et de sa sœur cadette Isabelle, qui brillent à l’écran sous les nombreux visages d’Aïcha.

Jean-Simon Leduc, photo : Véronique Boncompagni
Jean-Simon Leduc, photo : Véronique Boncompagni

Errant en patins à roulettes dans la ville entre deux sessions de décrochage scolaire non justifié, Aïcha rencontre Baz (Jean-Simon Leduc) et c’est le coup de foudre absolu pour ce musicien à ses heures. Mais l’amour dans les yeux de la jeune fille ne peut pas être réciproque puisque la pédophilie serait vite condamnée. Une amitié très floue se développe entre les deux jusqu’à ce qu’un drame – qu’on ne dévoilera pas ici – survienne. «Aïcha est un être passionné, blessé, commente Léa Pool. Elle est très sincère dans son amour pour Baz. Elle ne comprend pas pourquoi il n’est pas accessible. C’est vraiment l’amour impossible.»

Tout n’est pas noir ou blanc dans Et au pire, on se mariera. Le spectateur est appelé à se poser des questions sur les intentions des personnages et à se faire son propre récit. Léa Pool a été séduite par les zones de gris du roman de Sophie Bienvenu. «Ma fille l’a lu et m’a dit: “Tu devrais lire ce roman, c’est formidable.” J’ai eu un coup de foudre. C’est extraordinaire parce que ça permet de laisser au lecteur plusieurs pistes possibles.»

Léa Pool et Sophie Bienvenu, photo : Antoine Bordeleau
Léa Pool et Sophie Bienvenu, photo : Antoine Bordeleau

En début de film, Aïcha est convoquée à un interrogatoire et elle raconte sa version des faits. L’action qui se déroule est donc son histoire, mais est-ce le fruit de son imagination? La caméra s’avère complice de la jeune femme à la manière de la narration coup-de-poing dans l’œuvre originale. «Dans le livre, le lecteur peut décider ce qui s’est vraiment passé, dit Sophie Bienvenu. Le fait que la caméra soit très présente dans le film, j’ai l’impression que ça permet au spectateur de faire son propre film.»

Léa Pool adhère aux propos de l’auteure. Ce qui rend le film percutant, c’est qu’«on rentre dans la tête d’Aïcha avec tous ses mensonges, ses demi-vérités. La notion du bien et du mal n’est pas si claire parce qu’on comprend quand même qu’elle l’a aimé son Hakim. C’est pas si simple. J’aimais beaucoup, dans le roman de Sophie, que ce soit ouvert pour qu’il y ait une partie de création chez le lecteur. Ça m’attirait d’autant plus parce que j’avais fait juste avant un long métrage beaucoup plus classique (La passion d’Augustine) et j’avais envie de replonger dans des films plus proches du début de ma carrière où la narration était plus éclatée.»

Les deux scénaristes ont développé une belle complicité pendant le processus d’adaptation du roman au film, qui s’est avéré être sans grandes embûches, loin des histoires d’horreur qu’on pourrait entendre. «À la base, on avait la même idée, la même compréhension du roman, alors on voulait faire le même film, précise Sophie Bienvenu. Mes amis scénaristes ou auteurs qui avaient adapté leur roman m’avaient dit: “Tu vas voir, c’est douloureux, c’est ci, c’est ça”… comme si c’était les 12 travaux d’Hercule! Mais pour moi, ç’a juste été positif.»

Karine Vanasse, photo : Véronique Boncompagni
Karine Vanasse, photo : Véronique Boncompagni

Alors que Léa Pool travaillait davantage sur la structure et le descriptif des scènes du scénario, Sophie Bienvenu se chargeait d’adapter les dialogues. Lorsqu’on passe d’un médium à un autre, on s’adresse à de nouveaux publics. Doit-on revoir la façon d’aborder certains éléments – comme la sexualité – qui pourraient choquer?

«Dans un roman, tu peux y aller beaucoup plus cru. C’est une question que j’ai dû me poser, d’abord parce que je travaillais avec une adolescente, avoue Léa Pool. Dans les premières versions du scénario, on décrivait en détail certaines choses et je disais: “Oui, mais attends, je dois tourner ça avec une gamine. Je veux pas la DPJ sur le dos!” C’est donc plus soft, mais tout en gardant la suggestion présente.»

«Dans le film, il y a une finesse avec laquelle Léa suggère des choses, poursuit Sophie Bienvenu. En fait, quand j’ai écrit le livre, je ne voulais pas choquer, je voulais déranger. Sauf que ce qui dérange dans un roman va peut-être choquer au cinéma.»

En salle le 15 septembre

Présenté le 14 septembre dans le cadre du FCVQ