Le poids de la discipline
Cinéma

Le poids de la discipline

Le cinéaste Denis Côté offre un regard poétique sur le quotidien de six culturistes dans Ta peau si lisse.

«Ça me fait tellement triper de brouiller les lignes!»

Méfiez-vous. Ta peau si lisse pourrait être étiqueté «documentaire», mais il n’en est pas vraiment un. Le nouveau film du cinéaste Denis Côté observe le quotidien de six culturistes, sans les commenter ni les juger, et nourrit le mystère autour de ces hommes aux corps musclés au possible.

«On a fait tellement de choix subjectifs au tournage et au montage pour appeler ça un documentaire, commente-t-il. Disons que je prends la réalité de ces gars-là et je la tords pour en faire un film de Denis Côté. J’ai interviewé les gars sans caméra, ils m’ont dit ce qu’ils font de leur journée et on a recréé leurs journées sur des périodes de tournage de trois jours.»

Jouer avec les attentes du public, c’est en quelque sorte le dada de Denis Côté. «Quelqu’un a déjà écrit: “Quand on regarde un film de Côté, on n’est jamais en sécurité”. Ça m’avait fait super plaisir. Si je faisais un nouveau film et qu’il en rappelle un autre, je serais triste. Je voudrais tout le temps surprendre le public.»

Ta peau si lisse s’apparente à une certaine catégorie du cinéma de Denis Côté: des plus petits films à budget moindre qui démontrent une fascination pour des environnements qui lui sont inconnus. «BestiaireQue ta joie demeure et celui-là sont des films un peu cousins. Ça se fait bien, vite, entre amis et ç’a sa facture originale. C’est moi qui rentre et me confronte à des univers que je ne connais pas – des animaux au zoo ou des ouvriers – et j’essaie d’aller trouver mes propres repères. Je ne suis pas là pour te les vendre ni les démystifier. Ça peut frustrer le spectateur parce qu’il veut des réponses, mais moi je fais des films avec des questions.»

Qui sont ces hommes de Ta peau si lisse? L’un a une vie de famille, un autre est un ancien champion de culturisme devenu kinésiologue, un autre est lutteur et sa passion le dévore. Tentant d’apporter un regard frais sur le sujet du bodybuilding, Denis Côté a voulu s’éloigner des réflexes à la Pumping Iron et des clichés en créant des «microfictions» autour de choses plutôt banales de la vie des six culturistes. C’est ainsi qu’il a vendu le projet à ses sujets. «J’avais besoin qu’ils comprennent ma démarche. Je leur ai dit: “Les stéroïdes, la diète, ça ne m’intéresse pas. J’ai comme envie de tourner autour de ta vie sans toucher au truc essentiel. Montrer ta vie privée sans essayer de la démystifier. Regarde, on va pas aller au gym, je vais t’observer faire la vaisselle.”»

Denis Côté
Denis Côté

Cela provoque des scènes magiques et parfois absurdes. On se retrouve fascinés, nous aussi, à tenter de les comprendre. Au final, le regard de Denis Côté est poétique et son souhait est que l’on soit attendri par ces hommes forts. «Je me suis plus attaché à eux que je croyais. Je pensais que j’allais garder une distance intello sur leur monde, un peu comme l’artiste qui va filmer des gros gars avec un petit sourire en coin. J’avais peur d’être ça. Mais ç’a pas pris beaucoup de temps avant que je comprenne certains éléments de leur vie qui les ont menés jusque-là. Le truc qui m’a pris le plus à la gorge, c’est leur discipline. Tu regardes ces gars-là et tu vois un miroir qui est vraiment dérangeant et tu finis par les respecter.»

«Tu peux pas faire un film cynique, poursuit-il. Mon film est bien plus gentil que ce que j’avais prévu. Avec le monteur, on se disait: faut qu’on protège ces gars-là. Chaque fois qu’on sent qu’on rit d’eux, on coupe.»

Ta peau si lisse a atterri en première mondiale au Festival international du film de Locarno en août. Il s’agissait d’un retour aux sources pour le cinéaste, puisque c’est à ce festival suisse que «ç’a un peu tout commencé», dit Denis Côté. Il y a été maintes fois primé pour son travail, et son premier long métrage, Les États nordiques, y était présenté en 2005. Il a aussi fait plusieurs escales à la Berlinale et à Cannes ces dernières années. «J’ai pu honte de dire que je me tiens dans les festivals et que si vous voulez voir mes films, c’est là que ça se passe», commente-t-il.

«Si on m’appelle parfois un “cinéaste de festivals”, ben j’ai appris un peu à l’assumer. J’ai pas de grand public qui suit mon cinéma, je suis toujours dans les cercles cinéphiles, donc je dois nourrir ça. Il faut que je m’adresse aux gens qui sont d’abord intéressés par le cinéma, parce que je rejoins difficilement les gens qui veulent juste se faire divertir. Il faut vraiment se mettre les deux mains dans le langage cinématographique et avoir envie d’une proposition plus surprenante.»

Ta peau si lisse,
en première canadienne au Festival du nouveau cinéma (FNC),
puis en salle le 8 décembre