Sous la glace de Sibérie
Cinéma

Sous la glace de Sibérie

Prenez une équipe de tournage passionnée par son sujet et prête à tout pour tourner. Catapultez-la dans un goulag construit par Staline pour y extraire des ressources minières à l’autre bout du monde. Le résultat vous donnera ce documentaire d’exception qui se penche avec tendresse et minutie sur l’histoire occultée d’une ville longtemps demeurée secrète.

La cité de Norilsk est une ville quasi inaccessible et qui a été découverte par le grand public à travers les clichés d’Elena Chernyshova à l’occasion de son exposition intitulée Days of Night/Nights of Day. Cette série de photos met en lumière l’étrange colonie d’êtres humains habitant un paysage totalement désolé et dénaturé par l’exploitation humaine. Norilsk, en Sibérie, est l’une des 10 villes les plus polluées au monde (!). C’est à travers la lentille de Chernyshova que le réalisateur montréalais François Jacob a découvert l’existence de cet étrange petit bout d’Arctique. C’est ce qui a donné naissance à un documentaire sur une ville bâtie par des prisonniers à l’époque du goulag et qui devint ensuite le plus grand centre industriel métallurgique au monde.

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photo : Camera Obscura

«À l’origine, je m’intéressais au développement du Nord canadien et aux impacts de l’activité humaine sur le territoire, nous dit François Jacob. En me rendant compte que cela serait beaucoup trop difficile à financer comme premier film, je me suis simplement intéressé à des exemples de colonisation du Nord. Je suis tombé assez rapidement sur le sujet de l’Arctique russe et Norilsk a alors surgi sur ma carte Google Earth. J’ai été fasciné par le destin de ces gens qui ont participé à la conquête de ces grands territoires blancs et hostiles.»

En début de film, ce sont des images d’archives qui nous servent de guide, puis surgit Lev Netto, un ancien prisonnier du goulag qui fut condamné à 30 ans de prison pour s’être livré aux Allemands après avoir fièrement défendu son pays pendant la Deuxième Guerre mondiale. D’emblée, Jacob a la volonté de restaurer une histoire enfouie sous la glace de Norilsk. Ce document nous emmène dans une ville longtemps interdite; il faut la réhabiliter et en expliquer ses fondations, semble nous dire le documentariste, à travers la figure de Netto.

La séquence suivante nous conduit dans la nuit glaciale de Norilsk, en compagnie de Grigaras Sipavitchus, l’un des personnages forts de ce film. Il fait froid, très froid, et le corps de Grigaras illustre très bien ce qu’est d’être un travailleur de la mine polaire. Lituanien, il est arrivé à Norilsk il y a plusieurs décennies et n’a jamais voulu quitter; il s’y est ancré, ses amis et son milieu y sont là, car il y a bel et bien de la vie à Norilsk.

«Pour trouver mes personnages et entrer en contact avec les citoyens de la ville, je suis passé par le club photo, nous explique François Jacob. Ce fut très facile d’échanger avec eux et j’ai développé une amitié en ligne avec son directeur, qui a accepté de faire toutes les démarches pour nous inviter sur place dans cette ville qui a un statut particulier de ville fermée. En Russie, il existe plusieurs dizaines de villes de ce type. On les nomme ZATO et c’est la police secrète qui en gère les allées et venues.»

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photo : Camera Obscura

Norilsk est située à 2500 kilomètres de la ville la plus proche, les connexions internet sont opérées par satellite, l’isolement est donc presque total. Le film fut tourné en deux voyages de six semaines, avec beaucoup de procédures administratives kafkaïennes. Mais Norilsk, c’est aussi une population de plus de 170 000 personnes, qui ont presque toutes un rapport avec la mine de nickel ou les industries minières. François Jacob dresse un portrait de sa population à travers les figures de travailleurs ou d’anciens travailleurs de la mine, du directeur du club photo passionné par l’histoire de sa ville, d’une metteure en scène de théâtre ou en suivant une bande de jeunes qui confient leurs ambitions pour le futur – peu envisagent leur avenir dans cette ville. C’est d’ailleurs le constat qui s’impose: Norilsk est une ville qui se dépeuple et qui n’a pas de mémoire. Tout le passé de camp de travail de la ville a été biffé des livres d’histoire – la Russie réinventant sans cesse son histoire à la lumière de son mythe prestigieux. Un mythe qui est bien symbolisé par le plan de cette statue de Lénine en réfection, une belle réflexion à la volée sur ce pays, que l’on comprend de façon évidemment partiale.

«L’imaginaire des Occidentaux par rapport à la Russie est toujours situé dans une époque post-guerre froide. Ce que je veux dire, c’est que nous sommes dans cette perception de l’autre un peu fantasmé, mais c’est aussi le cas en Russie. Par exemple, lorsque nous avons finalement eu les autorisations pour aller tourner là-bas (après deux ans de démarches), le FSB (la police secrète) nous a téléphoné directement pour savoir si nous étions réellement intéressés à venir encore tourner chez eux. C’était complètement surréel comme moment.»

Avec une direction photo franche et un regard tout aussi sincère du réalisateur, Sur la lune de nickel réussit à se tenir en équilibre entre le film d’enquête et le documentaire intimiste à hauteur d’homme.

Un film rempli d’intelligence.

Sur la lune de nickel prendra l’affiche
dès le 20 octobre à la Cinémathèque québécoise (Montréal), au Cinéma du Parc (Montréal),
au Cinéma Cartier (Québec) et à La Maison du cinéma (Sherbrooke).

Il sera également présenté au Paralœil (Rimouski) le 26 octobre, en présence du réalisateur.

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