Un été de cinémas de femmes
Cinéma

Un été de cinémas de femmes

La Cinémathèque québécoise prouve, avec un cycle estival nommé Femmes, femmes, que les réalisatrices ont leur place dans l’histoire du septième art, autant en qualité qu’en quantité.

Depuis qu’il siège à la Cinémathèque québécoise à titre de directeur général, Marcel Jean se régale à programmer un cycle estival, qui s’échelonne du début du mois de juillet à la fin août. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’été est une bonne saison pour la Cinémathèque, alors qu’on voit beaucoup de blockbusters prendre l’affiche ailleurs, films qui intéressent peu son public. Exit aussi la concurrence potentielle des théâtres, en relâche.

En 2016, l’établissement du Quartier latin avait fait un bon coup avec le cycle Une histoire de l’érotisme. Et l’an dernier, réalisant que la période représentait grosso modo 100 séances, Marcel Jean a misé sur 5 films de 20 grands cinéastes avec 20 x 5. Aujourd’hui, la programmation estivale est dédiée aux femmes réalisatrices. «Le flash qui s’est imposé, c’était d’aller contre l’espèce de lieu commun qu’on entend souvent quand on parle de la place des femmes: “Oui, y a des femmes en cinéma, mais pas beaucoup…” Notre intention, c’était donc de dire: “Mais y en a pas mal!” Pourquoi ne pas faire 100 réalisatrices?! On voulait surtout montrer qu’il y a beaucoup de femmes qui ont du talent et aussi qu’il n’y a pas qu’un seul cinéma de femmes.»

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Sourd dans la ville de Mireille Dansereau      crédit Attila Dory

Le cycle Femmes, femmes s’ouvrait avec un grand classique, Molière d’Ariane Mnouchkine, et se poursuit jusqu’au 26 août. De grands rendez-vous sont prévus avec des œuvres de sommités comme Alice Guy, Agnès Varda ou Ida Lupino, en passant par des films de grandes cinéastes contemporaines (Jane Campion, Claire Denis, Mireille Dansereau, Andrea Arnold, Chantal Akerman), mais aussi des voix fortes issues de la dernière décennie (Miranda July, Virginie Despentes, Lawrence Côté-Collins, Lena Dunham). «Les femmes font partie du cinéma depuis le tout début, l’époque muette, et y a des femmes qui se sont fait remarquer dans toutes les cultures aussi, indique le DG. On est allé chercher un film d’Euzhan Palcy (Rue Cases-Nègres), la première femme noire cinéaste primée à la Mostra de Venise. Au Japon, dans les cinq réalisateurs contemporains les plus réputés mondialement, il y a Naomi Kawase.» La Cinémathèque présentera l’une de ses plus récentes oeuvres, Still the Water.

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Rue Cases-Nègres de Euzhan Palcy

Marcel Jean souligne également le travail de deux cinéastes qui ont su se frayer un chemin dans un monde majoritairement masculin. «Ida Lupino, dans l’histoire, c’est une actrice qui marie un scénariste et qui le devient aussi elle-même. Elle devient ensuite réalisatrice un peu par accident. Elle écrit un jour un scénario. Le film est à l’aube d’être tourné et le réalisateur fait un infarctus. Les producteurs la choisissent pour le remplacer parce qu’elle connaît le scénario par cœur. À partir de là, sa carrière est lancée. Ça démontre à quel point c’était difficile pour les femmes d’avoir la confiance des patrons d’Hollywood. L’histoire d’Alice Guy est un peu semblable et illustre bien ce manque d’ouverture à l’époque. Elle était la secrétaire de Pathé et a fini par lui dire: “Monsieur, pourrais-je prendre une caméra et tourner un film?” Il lui a répondu: “Oui, mais pas sur les heures de bureau et on ne vous paye pas plus!”»

En plus d’avoir travaillé en dialogue avec Réalisatrices équitables et la spécialiste du cinéma féministe Julia Minne pour ce cycle, Marcel Jean et la Cinémathèque québécoise sont allés chercher deux alliées ambassadrices pour Femmes, femmes – l’ancienne présidente et chef de la direction de la SODEC Monique Simard et la cinéaste Sophie Deraspe –, qui ont aussi eu un apport dans la sélection des films.

«C’était très important pour nous de montrer des films qui vont au cœur de la prise de parole féminine et féministe. En guise d’exemple, on savait qu’il fallait montrer un film d’Anne Claire Poirier. Au départ, j’avais choisi De mère en fille, sur la maternité. Monique Simard m’a questionné sur ce choix quand on l’a consultée. Elle m’a dit: “C’est Mourir à tue-tête qu’il faut montrer, son film sur le viol.” Moi, en tant qu’homme, je n’osais pas aller là, mais elle m’a expliqué en quoi c’est un film majeur. Elle viendra donc le présenter elle-même à la Cinémathèque.»

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Mourir à tue-tête d’Anne-Claire Poirier

Un point important communément soulevé lorsque des initiatives culturelles proposent un événement entièrement féminin (ou dédié aux peuples autochtones ou à d’autres minorités), c’est qu’on se demande pourquoi présenter un événement «spécial» alors qu’on devrait plutôt intégrer ces œuvres dans la programmation régulière parce qu’elles y ont leur place. «Je suis absolument d’accord avec ça! nous dit Marcel Jean. Notre ambassadrice Sophie Deraspe disait: “Je rêve du jour où on n’aura plus besoin de faire des cycles de femmes.” Elle a raison, mais on n’est pas encore rendu là.»

Lui qui est aussi délégué artistique du Festival international du film d’animation d’Annecy prévoyait signer, comme l’ont fait les dirigeants de Cannes en mai, une charte pour la parité femmes-hommes dans les festivals de cinéma. «Ce que ça dit, entre autres, c’est qu’en tant que festival, on s’engage à publier des statistiques genrées de soumissions et de sélections.»

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Cleo de 5 à 7 d’Agnès Varda

Selon le DG de la Cinémathèque, les institutions ont tout à gagner à actionner des mécanismes pour que la roue soit tournée en faveur de la parité. «Quand je suis arrivé à Annecy en 2013, j’ai fait la remarque qu’il y avait toujours plus d’hommes que de femmes dans le jury. On me disait: “Ah, y a pas autant de femmes qui ont la stature.” J’avais mes doutes alors j’ai commencé à essayer de vendre l’idée de faire une année de femmes et un jury entièrement féminin. Ç’a obligé tous les gens dans l’équipe à creuser dans leurs listes pour trouver des noms et depuis ce temps-là, on a toujours l’équité. Et l’équité sans forcer, parce que tout le monde a mis à jour ses listes de réalisateurs, producteurs, journalistes, etc. Parfois, il faut un simple geste comme ça pour changer les choses. Ce cycle de femmes, ça nous a permis de fouiller dans les collections de la Cinémathèque pour trouver des copies de films de femmes et maintenant, on a plein d’idées pour la suite! On pense à plusieurs réalisatrices autour desquelles faire des événements. Quand les gens entendaient parler de ce cycle, certains nous signalaient, par exemple, le travail d’une femme cinéaste militante qui fait de l’expérimental. On ne la connaissait pas, mais maintenant on la connaît et on la programmera! Ça génère donc du mouvement et l’impact positif est pratiquement dans toutes les retombées.»

Jusqu’au 25 août
À la Cinémathèque québécoise

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