Soleils noirs aux RIDM : Des restes humains
Cinéma

Soleils noirs aux RIDM : Des restes humains

Produire du documentaire, c’est tenter de fabriquer du sens par le témoignage. Soleils noirs de Julien Elie correspond exactement à cette définition. Présenté en première ce samedi aux RIDM, cette fresque documentaire en hommage aux disparus tente de décrypter le Mexique dans ce qu’il a de plus effrayant: l’administration de la violence.

«Ça faisait 20 ans que je voulais faire un film sur le sujet. À l’époque, j’avais lu un papier dans Le Monde, cela m’avait choqué puis la vie m’a tenu loin de ce projet», explique le réalisateur Julien Elie. «Et puis est arrivé le livre de Sergio González Rodríguez, Des os dans le désert. C’est le premier à avoir fait une enquête sur les femmes disparues dans la ville de Ciudad Juárez et les raisons institutionnelles de la violence au Mexique. J’avais mon sujet, il fallait maintenant faire un film.»

Nous sommes au Mexique, un pays où il y a eu plus de 130 000 morts violentes dans les dix dernières années et plus de 40 000 disparitions forcées. Julien Elie a tout donné pour ce film au cours des dernières années: de l’argent, du temps et il a fondé sa propre structure de production pour aller de l’avant avec ce projet risqué dans tous les sens du terme.

«Quand j’ai rencontré l’écrivain et journaliste González Rodríguez, j’ai eu beaucoup de mal à fixer un rendez-vous car il a changé de lieu plusieurs fois», poursuit Elie. «C’est un homme traqué par l’État et par les cartels qui veulent sa peau (NDLR: l’auteur est décédé en 2017 d’un arrêt cardiaque). Il a d’ailleurs survécu à quelques attentats. Lorsqu’il est reparti, il clopinait et marchait d’un pas incertain. Quand je l’ai vu s’éloigner, j’ai compris que j’allais faire un film sur la peur de tous ces gens ordinaires vivant au Mexique.»

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Séparé en six chapitres, le documentaire emprunte plusieurs pistes d’interprétations et nous fait entendre de multiples récits de proches, de journalistes; de simples citoyens qui tentent de faire la lumière sur la disparition d’un parent ou voisin. L’État est inexistant au Mexique ou bien très peu présent quand vient le moment d’appuyer les familles de victimes. On fait du déni, un accuse les femmes d’avoir porté une jupe trop courte ou bien on fabrique carrément des preuves pour discréditer les victimes.

L’une des victimes, Rubén Espinosa, bien connu des journalistes mexicains, est évoqué dans le film. On l’a retrouvé torturé et assassiné aux côtés de la militante des droits de l’homme Nadia Vera et de trois autres femmes. Après ce crime, l’État a stipulé qu’ils avaient été victimes d’un règlement de comptes et que leurs corps contenaient des traces de consommation de marijuana. L’impunité règne au Mexique et tous les leviers du pouvoir semblent corrompus et inaptes à punir les réels coupables de ces meurtres et enlèvements. C’est aujourd’hui 21 journalistes qui sont disparus au Mexique depuis 15 ans et plusieurs dizaines de meurtres ciblés.

«Un autre fait troublant de l’actualité récente du Mexique est le fait que les cartels ont réalisé très rapidement que les migrants qui circulaient sur le territoire représentaient une opportunité d’affaire très grande», explique le documentariste. «On kidnappe donc aujourd’hui des gens pour les mettre en esclavage et les faire travailler pour les groupes criminalisés.»

Il y a donc aujourd’hui au Mexique des charniers qui sont découverts quotidiennement par de simples citoyens, mais il y a aussi des proches qui peuvent travailler de force dans le village voisin sans que personne ne puisse faire quoi que ce soit. Cette personne est officiellement disparue, mais tout le monde sait où elle se trouve. C’est un autre aspect de l’économie des cartels qui est évoqué dans le très intelligent Soleils noirs.  

Julien Elie dresse un portrait terrible d’un Mexique à la dérive et laissé en proie à ses criminels. Il met la lumière aussi très adroitement la disparition des 43 étudiants d’Iguala en 2014. On demeure hanté longtemps par l’image de Mario fouillant la terre de ses mains et rassemblant des ossements pour offrir une sépulture digne à des victimes innocentes de la barbarie impunie moderne. Un film important qui ne vous laissera pas indemne.

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Aux RIDM ce samedi 10 novembre à 20h30 et le 14 novembre à 20h30

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