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Les sept dernières paroles : À Rotterdam, un dialogue entre la musique et le cinéma en sept temps
Cinéma

Les sept dernières paroles : À Rotterdam, un dialogue entre la musique et le cinéma en sept temps

La première mondiale du film collectif Les sept dernières paroles s’est déroulée le jeudi 24 janvier au prestigieux Festival International du Film de Rotterdam (IFFR). Devant une salle remplie de gens curieux et avides d’expériences uniques et transcendantes, les cinéastes Sophie Goyette, Caroline Monnet, Karl Lemieux et Ariane Lorrain étaient sur scène pour présenter cette œuvre singulière.

Déjà, la prémisse de ce film-concert intrigue: un dialogue entre la musique et le cinéma, une performance accompagnant sept courts métrages inspirés très librement par Les sept dernières paroles du Christ en croix, chef-d’œuvre du compositeur autrichien Haydn. Malgré son caractère indéniablement judéo-chrétien, la volonté de Kaveh Nabatian – instigateur du projet – était de viser l’universalité du propos. C’est pourquoi des réalisatrices et des réalisateurs de divers horizons, de diverses cultures, mais surtout, qui possèdent une signature visuelle forte, une touche artistique évidente, ont été réunis.

La rencontre entre Sarah McMahon, violoncelliste irlandaise, et Kaveh Nabatian alors qu’ils étaient à Banff dans le cadre d’une résidence constitue la genèse du projet. Le Callino Quartet de Londres, dont McMahon fait partie, était tout désigné pour interpréter l’Opus 51 de Haydn lors des représentations. Car pour chacun des films, seule cette musique accompagne les images.

Dans un film omnibus ou «à sketches» comme celui-ci, le tout est plus grand que la somme des parties. Il ne s’agit pas que d’une collection d’éléments épars, mais d’une interprétation où la performance live ajoute une touche spectaculaire et propice à l’immersion. Au départ, chaque réalisateur s’est fait attribuer une thématique et un segment musical. Or, même si ces contraintes peuvent a priori s’avérer restrictives, elles sont aussi source de création. Une grande liberté était donnée aux créateurs, d’où l’éclectisme évident de l’œuvre, malgré l’unité musicale et thématique.

Le film s’ouvre avec une introduction de Kaveh Nabatian, alors qu’une sœur saute d’un avion piloté par le Baron Samedi. Ce segment possède une connivence certaine avec Mister Lonely d’Harmony Korine, où une séquence tout aussi irréelle était présente. Ariane Lorrain propose ensuite une réflexion autour du pardon à travers un documentaire émouvant et éclairant. La réalisatrice confie que la musique classique de Haydn contraste avec ce que l’on entend normalement lors des cérémonies auxquelles elle s’intéresse. «C’est par syncrétisme que les percussions (senj o damām) se retrouvent dans les processions du mois de Moharram au sud de l’Iran. D’origine est-africaine, cette musique a su s’intégrer dans les rituels chiites iraniens, permettant sa pérennité». Avec ces contrastes (musique occidentale de Haydn et processions iraniennes), la réalisatrice souhaitait bâtir un pont entre ses deux cultures, ses deux éducations.

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Dernière à se joindre au projet, Sophie Goyette – récipiendaire du prix Bright Future il y a deux ans à Rotterdam pour Mes nuits feront écho – a souhaité entrer dans l’univers d’une musicienne, ici judicieusement interprétée par Sarah, la violoncelliste du quartet. Pour son segment, situé entre le documentaire d’Ariane et celui de Juan Andrés Arango, la réalisatrice propose une fiction auréolée d’onirisme et de douceur. Très sensible à la musique, Sophie Goyette affirme qu’elle ne souhaitait pas tant raconter une histoire, mais plutôt établir une connexion émotive avec le public, ce qui lui laisse toute la place pour rêver et vivre l’œuvre qui lui est présentée. Par une heureuse coïncidence, cette volonté rejoint la thématique de cette année du IFFR: «feel».

Juan Andrés Arango offre un dyptique de la mort et de la renaissance autour du thème de la relation, qui unit dans leur quotidien un pêcheur colombien et un Québécois. Sans prendre de détours, Sophie Deraspe s’intéresse à la thématique de l’abandon – qui lui est chère – via un ensemble de gros plans frontaux sur des personnes dans un état d’abandon total (orgasme, naissance, etc.).

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Pour Karl Lemieux, le défi de travailler avec la musique classique était possiblement le plus grand, étant donné la nature de sa pratique très expérimentale. Il a demandé à des artistes-performeurs d’improviser dans une galerie afin d’atteindre un état de transe. Pour y parvenir, des substances ont peut-être été consommées. Grâce à son usage retravaillé de la pellicule 16mm, cette œuvre remixe le thème de la détresse de manière audacieuse et percutante.

Le segment de Caroline Monnet, en noir et blanc, est particulièrement hypnotisant. Son père y joue un rôle, de même que plusieurs membres de sa famille. Comme l’explique la réalisatrice, chez les Algonquins, lorsque que quelqu’un décède, il traverse un plan d’eau pour se rendre dans le monde spirituel afin de retrouver les ancêtres. L’eau est donc centrale dans cette œuvre, qui se veut une réflexion très touchante et critique sur la manière dont les premiers peuples ont été catholicisés tout en gardant certaines valeurs traditionnelles.

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Enfin, même si le quatuor fait un travail exceptionnel, peut-être aurait-il été intéressant de moduler la trame sonore pour que l’Opus 51 soit réinterprété en y apportant des variations propres au style de chaque réalisateur. Néanmoins, cette expérience unique, ce ciné-concert, décloisonne les arts en offrant un échantillon du travail de cinéastes talentueux et sélectionnés avec soin, des voix à la fois sensibles et affirmées dont le travail est à suivre de près.

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