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La magie ne s'achète pas préfabriquée
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La magie ne s’achète pas préfabriquée

L’industrie de l’enchantement connait depuis quelques années un renouveau, qui a notamment propulsé Moment Factory au rang de multinationale. En ce mois de septembre dédié à la magie, Creative Mornings s’est penché sur l’arrière du décor, ou comment faire naître l’émerveillement dans un monde de plus en plus sophistiqué.

Nous étions récemment de passage chez Moment Factory, alors que nous était présenté le projet gargantuesque d’illumination du pont Jacques-Cartier. Après avoir sondé le public, trois objectifs ont été déterminés pour les célébrations du 375e de la ville de Montréal, nous explique-t-on : laisser des traces, faire des fêtes rentables et faire des projets exclusifs. La ligne éditoriale : créer des ponts.

Parmi les premiers joueurs à se manifester, l’entreprise montréalaise a eu l’idée d’illuminer le pont Jacques-Cartier. « On a eu deux demandes », raconte Gilbert Rozon. « On veut que ça soit une œuvre d’art comme dans un musée, qui soit pérenne. La deuxième demande, c’est qu’on veut que ça se fasse en collaboration avec les autres firmes d’éclairage de Montréal. »

« La magie est un pont. Un pont qui te permet d’aller du monde visible vers l’invisible. Et d’apprendre les leçons des deux mondes. »

Paulo Coelho

« Ce sont des gens très structurés, très organisés et créatifs » renchérit le fondateur de Juste Pour Rire à propos de ‘la Factory’, avant de conclure : « Et comme je le dis souvent, la meilleure idée au monde peut être tuée parce qu’elle n’est pas exécutée de la bonne façon ! »

Avec un budget avoisinant les 40 millions de dollars pour une durée de vie estimée à 10 ans, il y a de quoi espérer une exécution sans faille.

Ranimer un désir intemporel

L’avenir nous dira quelles seront les critiques et retombées en lien à l’illumination du pont. En attendant, nous nous sommes assis avec Pierre-Luc Paiement, ex directeur marketing chez Moment, pour discuter des défis liés à la conception et l’exécution de ce genre de projet.

« La magie prend racine dans l’émotion qui est véhiculée dans l’expérience » explique Pierre-Luc, maintenant directeur général chez KBS Montréal. Et pour le trentenaire, ça n’a rien d’une mode passagère : « Nous pouvons penser à l’époque des gladiateurs à Rome alors que des milliers de gens se rassemblaient pour vivre une forte expérience interactive -ayant le droit de vie ou de mort sur certains gladiateurs-, ou encore l’époque des lanternes chinoises en Asie du sud-est. »

La particularité, c’est qu’à notre époque, les gens n’ont jamais été autant connectés les uns aux autres, tout en étant déconnectés de leur environnement physique. Il suffit de penser au nombre d’accidents en lien avec l’inadvertance que causent nos téléphones ‘intelligents’ pour s’en convaincre.

Le nouveau dirigeant de KBS Montréal scrute de près les avancées technologiques ayant le potentiel de révolutionner la façon dont les marques et les consommateurs communiquent. Pokémon Go et Ingress se sont d’ailleurs taillé une place dans la poche du dg, entre apps de travail et réseaux sociaux.

« Malgré l’avènement de la réalité virtuelle, il a une effervescence pour les expériences humaines où la technologie sort d’un cadre de plateforme numérique pour s’insérer dans l’environnement réel et permettre de faire rêver les gens », explique notre interlocuteur.

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© Audrey Raby – La devise de Moment Factory figure en grandes lettres sur le mur ardoise de leur nouveau lobby

Car pour créer des ponts, encore faut-il pouvoir éliminer les interfaces, donc utiliser la technologie différemment, non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen de générer des émotions. « Il faut éblouir l’audience en la faisant se questionner, donc en dissimulant la technologie et les artifices pour focaliser sur une démarche artistique construite, ou même déconstruite », renchérit Pierre-Luc.

Et lorsque ça n’est pas possible, par exemple dans un contexte de communications où les canaux disponibles sont plus traditionnels, tout est dans la suggestivité : « Il faut permettre au public de participer à l’expérience en laissant son imaginaire faire une partie du travail et concevoir sa propre magie. »

Miser sur ses ressources humaines

Aux commandes d’une agence de publicité fondée en 1958, Pierre-Luc connaît maintenant de nouveaux défis. L’entreprise d’origine new yorkaise peut en effet se targuer d’avoir résisté à l’épreuve du temps, mais certains seraient en droit de se demander si sa structure ne s’éloigne pas de la réalité actuelle.

Pour contrer cet argument et rassurer ses clients, il lui faut donc miser sur les bonnes ressources : « L’essence provient de gens passionnés désirant innover, raconter des histoires et être entourés de gens en les faisant sortir de leur cadre habituel. » partage Pierre-Luc.

Une vision claire à laquelle adhèrent autant la haute direction que les employés de soutien, doit combiner la sagesse et un minimum de folie des gens plus senior ainsi que l’audace des plus jeunes, tout en développant leur patience. « Ensuite, ajoute Pierre-Luc, il faut offrir un environnement de travail très similaire aux entreprises en démarrage, sans perdre ses valeurs, et laisser place à la libre circulation d’idées. »

Et d’un point de vue plus tactique : « Certaines entreprises réussissent bien en créant des centres d’innovation à l’interne ou en créant des sous-groupes avec des mandats créatifs / innovants très précis, mais sans toutefois les isoler » note le dg. « Ils se doivent de contaminer l’ensemble des employés et d’influencer la culture de l’entreprise. »

Sortir de sa zone de confort

Trouver le talent, c’est une chose. Par chance, Montréal en regorge. Mais encore faut-il savoir l’entretenir : « Le défi est souvent beaucoup plus associé non à une mauvaise vision, mais plutôt aux moyens de la concrétiser. Il est primordial d’avoir des gens très humbles à tout niveau, capable de faire confiance et de laisser les erreurs d’aujourd’hui devenir les succès de demain. »

Selon Pierre-Luc, la raison pour laquelle certains leaders d’entreprises ont gravi les échelons concerne leurs bons coups du passé. Ceci étant dit, le danger consiste à s’appuyer trop longuement sur certains acquis ou vérités de ce passé, sous prétexte que la formule s’est avérée juste hier en refusant de remettre en question -ou en contexte- les réalités d’aujourd’hui.

« Le plus gros challenge est de mettre des gens souvent dans des positions de pouvoir dans une zone d’inconfort, où ils ont peu d’expérience, donc peuvent difficilement justifier leur rôle de senior et le gros salaire qui vient avec. » nous confie Pierre-Luc, pour qui courage et vulnérabilité forment les meilleurs leaders.

« Ça demande beaucoup de courage, car avec la façon dont notre société est bâtie, c’est très difficile ; les gens dans les grandes entreprises ont beaucoup à perdre si les choses tournent mal (salaires, conditions, statut social, famille à gérer, fonds de pension) comparativement aux plus jeunes qui démarrent leur entreprise. Ça prend donc un certain conditionnement. »

En somme, pour que la magie s’opère face aux publics et consommateurs, il faut des gestionnaires et des créatifs qui évoluent en synergie derrière le rideau, prêts à mettre leur ego de côté et à sortir des sentiers battus pour se réinventer, chaque fois, car la magie ne se produit pas à la chaîne ; elle s’imagine et se fabrique avec soin en fonction des réalités du moment.

 

5 ingrédients clés pour que la magie s’opère

1.     Des gens imaginatifs, qui partent de la magie la plus folle à laquelle ils rêvent, et qui travaillent sur une solution sans devoir identifier un problème à la base.

2.    Comme toute chose, la magie n’est pas facile -sinon tout le monde en ferait et cela ne serait plus de la magie-, donc beaucoup de travail et de détermination.

3.    Une grande curiosité, afin de s’inspirer de différents secteurs de notre environnement et de pousser les recherches dans différentes directions.

4.    Un grand esprit de collaboration, puisque les limites d’une personne sur un angle donné sont souvent le début du possible pour une autre personne.

5.    Suivre son instinct. 

 

Texte et propos recueillis par Audrey Raby

Illustration de couverture par Marta Madureira, photo dans le texte par Audrey Raby