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Nathalie Elgrably-Lévy : Inculte ou incompétente?

Chroniqueuse économique au Journal de Montréal, Nathalie Elgrably-Lévy signait hier un texte qui, dans la foulée de la montée de la droite économique, propose de mettre fin au « mécénat public » des artistes.

Pour ce faire, elle nous propose de faire appel à la raison. C'est cependant en vain qu'on cherchera dans son billet l'ombre d'un fait permettant éventuellement de poser une problématique, développer un hypothèse et tirer des conclusions à la suite d'une analyse méthodique. Rien de tout cela dans son discours qui commence par un « on dit que » en guise d'introduction à une suite de mots qui laissent deviner une connaissance limitée de l'économie de la culture.

Le raisonnement de Nathalie Elgrably-Lévy repose sur un présupposé qu'elle ne remet jamais en question : Le financement public de la culture ne servirait qu'à subvenir aux besoins des artistes. C'est non seulement ignorer la portée sociale et économique de la création artistique mais aussi carrément faire preuve d'une méconnaissance totale du fonctionnement même de l'industrie culturelle.

Je ne sais trop par quelle sorte de raisonnement on peut arriver à la conclusion que l'enjeu fondamental de la création est de payer l'épicerie des créateurs, tout en ignorant les retombées pédagogiques, psychologiques et politiques de la culture, pour ne citer que ces trois aspects. Il ne faudrait pas fouiller longtemps pour démonter, par exemple, l'apport de la culture sur la santé publique ou sur l'éducation.

C'est un peu comme si je vous disais que fabriquer des voitures ne sert qu'à faire manger les travailleurs de l'automobile en ignorant qu'une voiture sert en fait à se déplacer.

Mais acceptons de s'en tenir aux « arguments économiques » puisque Nathalie Elgrably-Lévy se contente de jouer sur cet unique terrain comme s'il se suffisait à lui-même.

On se rappellera qu'en 2007, le Conference Board, qui n'est pas exactement un lobby gauchiste, faisait le constat suivant :

Le Conference Board estime que l'empreinte économique du secteur culturel canadien s'élevait à 84,6 milliards de dollars en 2007, soit 7,4 p. 100 du PIB réel total du pays, en tenant compte des contributions directes, indirectes et induites. Plus de 1,1 million d'emplois étaient attribuables au secteur culturel en 2007.

http://www.conferenceboard.ca/documents.aspx?did=2672

Il n'est pas difficile de s'en convaincre. Un obscur groupe rock de quatre musiciens qui reçoit, par exemple, une bourse de 10 000$ via le Conseil des Arts pour recherche et création va louer un local, acheter des instruments et des accessoires, les entretenir, imprimer des affiches, graver des CD, louer un camion, faire le plein, jouer dans des bars où on vendra de la bière, manger dans un restaurant sur la route, jouer devant des adeptes qui se rendent au spectacle en voiture, en taxi, en transport en commun, prendront le temps de manger au resto avant, ou après, laisseront des pourboires au serveur…

Cet exemple à petite échelle permet de saisir ce qui se passe lorsqu'un Daniel Bélanger ou un Pierre Lapointe reçoivent quelques milliers de dollars pour composer un album à succès qui leur permettra de tourner pendant deux ans… À partir du moment où ces artistes saisissent la plume, jusqu'au jour où ils jouent sur une scène des Francofolies ou dans un festival en région, des centaines de transactions financières se succéderont : compagnies de locations de véhicules, studio, imprimeurs, brasseurs de bière, hôtels, restaurateurs, attractions touristiques, chauffeurs de taxi, dépanneurs, graphistes, agences de publicité, journaux, télévision, médias… Cette liste n'est pas exhaustive… On pourrait même imaginer que les répercussions se font sentir jusqu'au chroniqueur économique dans un quotidien qui reçoit son salaire, tout particulièrement lorsque le propriétaire de son journal est aussi producteur, distributeur et disquaire… Plus encore lorsque ce chroniqueur est payé pour réfléchir (si tant est que le mot s'applique ici) au financement public de la culture…

On se serait attendu qu'une intervenante qui se targue d'être « chargée de formation » aux HEC ait été à même de prendre en compte une vision macroscopique de la production culturelle au lieu de s'en tenir à sa simple perception émotionnelle et romantique de l'artiste qui a de la difficulté à manger.

En somme, il y a tout lieu de considérer le financement public de la culture comme un investissement collectif et non comme une mesure pour subvenir aux besoins d'assistés sociaux de luxe. Un investissement collectif qui représente 1,51 milliard en 5 ans au fédéral selon Patrimoine Canada. Soit un peu plus de 300 millions par année sur un budget global qui représente 280 milliard de dépenses annuelles. http://www.pch.gc.ca/pc-ch/infocntr/cdm-mc/index-fra.cfm?action=doc&DocIDCd=CJM090829

En comparant ces chiffres à ceux avancés par le Conference Board, on comprendra qu'il s'agit d'un investissement pour le moins rentable : "Le Conference Board estime qu’en 2007, les dépenses consacrées à la culture pour tous les paliers de gouvernement combinés, paliers fédéral, provincial et local, ont atteint 7,9 milliards de dollars."… Ce 7,9 miliards en génère 84,6 globalement.

Ça m'étonnera toujours que pour réduire le poids d'un État jugé obèse, certains libertariens à la petite semaine proposent de lui couper les ongles d'orteils.

Mais pire encore, en-deçà de cette problématique que toute personne qui prétend analyser des réalités économiques devrait étayer, Nathalie Elgrably-Lévy ne fait que démontrer qu'elle n'a jamais consulté ne serait-ce que l'introduction d'un programme de financement d'une quelconque institution culturelle étatique.

Si elle l'avait fait, elle se serait rendu compte que la vaste majorité des budgets alloués au financement public de la culture ne sert justement pas à subvenir directement au frais de subsistance des créateurs. Dans le secteur de la musique par exemple -et c'est la même chose pour toutes les disciplines- seules quelques rares bourses en recherche et création peuvent être demandées par les artistes eux-mêmes pour la création pure et simple et incluent des frais de subsistance comme dépense allouées. Pour le reste, ce sont des entreprises de l'industrie culturelle qui font preuve de rentabilité qui peuvent se prévaloir de subventions comme c'est le cas dans bien des secteurs économiques.

Nathalie Elgrably-Lévy suggère aussi qu'il serait « préférable de rendre l'art plus accessible plutôt que de laisser des fonctionnaires choisir, à notre place, quels artistes auront notre argent ». Or, encore une fois, si elle avait pris le temps de se renseigner un peu, elle aurait vite découvert que les jurys qui évaluent les dossiers des candidats aux bourses en recherche et création artistique sont formés par des pairs et des observateurs culturels tels que des journalistes spécialisés. Aucun fonctionnaire ne « choisit » les artistes qui reçoivent du financement. Mais bon, on n'en est pas à une imprécision près quand on tente en 360 mots d'analyser un phénomène socioéconomique complexe…

…Mais évidemment, Nathalie Elgrably-Lévy introduit son propos en regrettant que ceux qui remettent en question l'indignation des travailleurs culturels se font traiter d'incultes. Elle a raison, c'est regrettable. Il ne s'agit pas d'inculture, mais bien de simple incompétence.

En terminant son prototype de dissertation, Nathalie Elgrably-Lévy souligne qu'un « crédit d'impôt de 500$ pour les activités artistiques des enfants » est déjà un bon début afin de stimuler l'accès à la culture.

La formulation est alléchante, mais tout bon pédagogue qui souhaiterait démontrer les retombées économiques de cette initiative aurait indiqué qu'il s'agit d'un crédit d'impôt de 15% pour des dépenses d'un maximum de 500$, donc tout au plus 75$ par année pour ceux qui choisiront de s'en prévaloir. C'est effectivement une bonne initiative qui incitera peut-être à éveiller la curiosité et les talents artistiques des enfants, mais ça n'a rien à voir avec un investissement collectif au sein d'une industrie rentable.

Mais reconnaissons au moins que Nathalie Elgrably-Levy semble motivée par le vaste et noble projet de « rendre l'art plus accessible ». C'est fort louable. Mais pour ce faire, pourrais-je lui soumettre que c'est surtout à son rédacteur en chef qu'elle devrait s'adresser? Ça serait déjà un bon début, et ça ne coûterait pas un sou aux citoyens…

Pour finir, puisque Nathalie Elgrably-Lévy souhaite s'en tenir au simple discours de la raison, j'aimerais lui proposer une expérience empirique. Une sorte de laboratoire pratique. Elle pourrait proposer à Musicor, une entreprise détenue par son employeur au Journal de Montréal, de renoncer à l'aide financière du Fonds pour la musique du Canada… Après tout, les disques des Académiciens se vendent bien! De même, les multiples maisons d'édition que détient aussi son patron pourraient renoncer au Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition, question de mettre ses hypothèses à l'épreuve. Mieux encore! Elle pourrait proposer à la régie publicitaire de son journal de ne plus accepter de publier les publicités des entreprises culturelles qui obtiennent des subventions pour la commercialisation.

Si, ce faisant, elle arrive elle-même à conserver son emploi, elle m'aura au moins convaincu qu'une analyse plus approfondie de ses prétentions mérite notre attention.

 

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Pour la petite histoire, la suite par ici : http://www.voir.ca/blogs/cyberboom/archive/2011/05/12/nathalie-elgrably-l-233-vy-et-moi-un-amour-fallacieux.aspx