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Aux hommes de bonne volonté…

C’est un texte tiré d’une pièce de Jean-François Caron, Aux hommes de bonne volonté, écrite de 1991 à 1993, publiée chez Leméac. J’avais vingt ans à l’époque. Ce texte me suit, et me poursuit, depuis. Je ne vous raconte pas l’histoire, sinon pour dire qu’un notaire lit à la famille Vandale le testament d’un jeune de 15 ans qui ne sait écrire que phonétiquement (la photo est tirée du texte publié)…  Je vous laisse découvrir la pièce. Je reproduis simplement ici le monologue final, retranscrit en « français », qui vaut la peine d’être lu…

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Il n’y a pas cinquante-six solutions. Quand plus rien se peut, quand le monde se peut plus, notre rôle commence. On est des vandales. On n’est pas des anges, pas des hommes, pas des femmes, pas des enfants de passe-partout. On est des passe-partout. Des clés, des solutions, des voleurs, tueurs, bandits, épouvantails à fonctionnaires, bonhommes sept heure. Y’a des moments dans la vie où il faut faire la fête. Ce moment là est arrivé. Ça fait longtemps que la grande famille des vandales s’est pas divisée. Ça fait longtemps en osti qu’on n’est pas parti chacun de notre bord pour encercler l’ennemi. Faut casser la baraque. Faut se diviser. Faut arriver de tous bords tous côtés, fracasser, fendre, mutiler, assassiner, mordre. Descendre les trop gros pleins de marde qui sont assis sur leur cul pis qui font rien que critiquer pendant que l’argent fait craquer leurs pantalons. Faut leur faire manger leur propre marde à cuillère. On est des moins que rien, des moins que ça encore. On fait pas ça par étape, on fait ça d’un souffle. On est tout d’un bloc. C’est le grand temps du nettoyage. Sentez-vous ça le temps du brouhaha? On va s’introduire par infraction dans toutes les maisons. C’est facile. On sait comment.  On va pénétrer dans les maisons pendant que les maisons sont vides. Les maisons des banlieues sont vides parce que les hommes et les femmes travaillent toute la journée. On va ouvrir tous les robinets de toutes les maisons de toutes les banlieues. Tous les robinets de toutes les maisons des banlieues vont couler à grande eau toute la journée. Ça va faire un orage artificiel. Un orage intérieur. Ça va achever l’intérieur, achever le pourrissement, plonger l’âme dans l’humidité comme il faut pour que le monde ait plus le choix de sortir leur âme sur la corde à linge après pour la faire sécher. Pis on va regarder l’âme de chacun pis on va prendre des photos pis on va faire une exposition au nouveau musée d’art contemporain à côté de la place des arts. Ça va être la place des âmes. Pis l’exposition va durer six mois comme celle des années 20. Ça va être l’exposition des années 80 en montant. C’est le grand temps  qu’on fasse peur au genre genre trop humain. On est des animaux pis on l’a déjà oublié. Un par un on va les faire succomber à la tentation. On va les fourrer  chacun notre tour. On va les inoculer, les introduire, les contaminer. On va les arrêter de critiquer pis on va les plonger dans la piscine de microbes un par un. On va leur donner nos microbes séparément. On va se diviser le monde. Tu disais ça maman. Tu disais à tes enfants qu’à force de penser qu’en se mettant tous ensembles pour changer le monde, on finirait par croire que c’est ensemble, tout le monde, qu’on finirait par changer le monde. Tu disais aussi que le problème c’est que Jos avec ses syndicats, pis tout le monde ensemble, au bout de vingt trente ans, ce qu’ils ont fini par changer, c’est pas le monde, c’est une pinotte dans le monde. Une pinotte, c’est peut-être gros dans le gosier d’un écureuil, mais c’est rien quand c’est au pied d’un arbre. C’est pour ça que tu disais que le plus gros changement se ferait  le jour où on se mettrait tout le monde tout seul, chacun dans son coin, à gruger son coin comme une maladie. Pis la maison tombe. Tout le monde a grugé pis y reste plus rien. Rien d’autre qu’une colonne vertébrale. Astheure, attaquons, attaquons, comme des vandales attaquent, séparément. Seul à seul en face de l’ennemi. Divisons-nous l’ennemi. Déguisons-nous en l’ennemi. Déguisons-nous en profs de religion pendant que les profs de religion enseignent les mathématiques.  Déguisons-nous en citrouilles avec des roues. Déguisons-nous en notaires et lisons sans émotion les testaments des ti-culs de quinze ans et moins. Déguisons-nous en mère de famille sans cœur, en mononc’ Joe coupable, en serge pas propre, en Juliot abandonné, en Loulou peureuse. Déguisons-nous en nous-mêmes, en Vandale pis vendons de l’assurance mort. Donnons l’assurance de la mort à notre prochain. Haïssons-le comme nous nous haïssons nous-mêmes et mettons nos bâtons dans les grandes roues. Encerclons de toute part et donnons des jambettes. Fracassons toutes les vitrines des commerces florissants. Ouvrons toutes les portes de tous les théâtres et saccageons les décors qui coûtent plus cher que nos maisons. Avalons les couilles une par une de tous les patrons des syndicats. Reproduisons-nous comme des mouches. Faisons des œufs dans le derme de l’épiderme social. Faisons du syndicat des couillons de la mélasse à faubourg. Placardons la ville de travailleuses sociales à talons hauts qui suceront les ministères dans les trains, les autobus, les avions. Faisons des détournements de mineurs et reprenons notre territoire. Reprenons notre crayon et ayons le bras long et écrivons au plus vite à Harvey Davidson. Cher Harvey, ta gang de fous furieux sont invités au jamboree national. Plus on va être de fous, plus on va mourir de rire. Plus on va faire une guerre monstre. Plus on pourra parler de paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, après une minute s’il vous plait, une dernière, pour le manque d’amour.