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Mario Beaulieu, les anglophones et la haine au quotidien

Suite au triste événement de mardi soir dernier, Mario Beaulieu président de la Société Saint Jean Baptiste lançait cette semaine un appel au calme et à un climat de discussion plus serein… En faisant des médias anglophones les grands coupables du meurtre de Denis Blanchette, mort sous les balles de Richard Henry Bain. Ces derniers, disait-il, «doivent porter la responsabilité de ce climat de peur qui est propice à l’arrivée de ces gens là». Il répétait sensiblement les mêmes arguments dans une lettre ouverte publiée hier au Devoir.

Admirez bien cette prouesse: On lance un appel au calme –se présentant ainsi comme un modéré- tout en déclarant coupables, sans enquête et sans procès, les médias «anglophones». Il faut être assez optimiste pour s’imaginer qu’un dialogue serein puisse émerger de ce genre d’accusations lancées à la va vite, sans aucune réflexion et en ignorant tout des motifs du tueur, de son passé et de son état d’esprit.

Ne réfléchissons pas surtout, pointons les médias anglophones. Une belle aubaine!

Mario Beaulieu est semblable à un pyromane qui appelle les pompiers et qui leur propose d’utiliser du kérosène pour éteindre l’incendie qu’il a contribué à allumer.

Tout cela est fascinant. Infiniment triste, mais fascinant tout de même.

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Dans le monde de la culture alternative, on connaît assez bien Mario Beaulieu et son fameux désir de créer un climat serein pour un dialogue entre les deux solitudes. C’est une histoire connue que j’ai déjà racontée à quelques reprises. Je me permets de la ressortit aujourd’hui, au risque de radoter un peu.

En 2009, une poignée de travailleurs culturels ont proposé d’inclure des musiciens anglophones dans un spectacle organisé à l’occasion de la fête nationale intitulé «L’Autre Saint-Jean». Il s’agissait d’un réel désir de dialogue et de rapprochement des deux solitudes dans une célébration de la nation. Il n’était pas question de chanter les succès du hit parade américain, mais bien de laisser des musiciens montréalais anglophones prendre part à la fête avec leurs créations et d’envoyer un signal: nous sommes ensemble pour fêter ce soir.

À l’époque, Mario Beaulieu était président du Comité de la Fête Nationale, une créature de la SSJB qui a le mandat d’organiser les célébrations de quartier le 24 juin. L’Autre Saint-Jean était un de ces spectacles qui se tenait –et se tient toujours- au Parc Pélican dans Rosemont. Lors de l’annonce de la programmation, les organisateurs ont dévoilé le nom des artistes en vedette, notamment le groupe Lake of Stew et Bloodshot Bill, des artistes anglophones bien connus de la scène locale Montréalaise.

Dès le lendemain, Mario Beaulieu intervenait personnellement pour les faire retirer de la programmation. Il n’était pas question que le travail de ces artistes anglophones puisse servir, d’une manière ou d’une autre, à célébrer la nation Québécoise. L’histoire avait fait assez de bruit à l’époque et j’avais moi-même dénoncé dans mes chroniques cette bête fermeture d’esprit qui mine toutes les tentatives de créer des lieux de rencontre et de dialogue.

J’aimerais ici attirer l’attention sur un passage tiré de cette chronique que je signais naguère:

Jean-Pierre Durand, membre du Conseil Général de la SSJB tenait à ce titre, sur le Forum des Éditions du Québécois, des propos sans équivoque, sous le pseudonyme de D’Iberville : «Non seulement, (…) on a chialé, mais on serait allé foutre le bordel au Parc du Pélican si les chansons avaient été présentées en anglais.(…). On ne se serait pas arrêté qu’au seul chiâlage… on se serait pointés au Parc du Pélican. C’est une guerre que nous menons, (…), pas une partie de jeu de dames !».

Notez que ce Jean-Pierre Durand, si prompt à parler de «guerre» et à menacer de «foutre le bordel» lorsqu’il s’agit de créer des lieux de rencontres entre anglophones et francophones, siège toujours au Conseil Général de la Société Saint-Jean Baptiste… Il est en même aujourd’hui le premier vice-président!

Ce type, à l’époque, parlait bel et bien de «guerre», un terme peu propice au compromis s’il en est un. Il semble qu’à la SSJB, on n’y voit pas trop de problème, si bien qu’on est même prêt à lui donner un rôle dans les hautes instances.

Nous avions été plusieurs à dénoncer une telle attitude, notamment par le biais d’une lettre ouverte signée par des dizaines de travailleurs culturels. La SSJB et Mario Beaulieu n’ont pas eu le choix de reculer devant la pression médiatique. Je vous invite à retourner relire cette lettre et le nom des signataires… Il ne s’agissait pas de fédéralistes intégristes, mais bien de plusieurs acteurs des forces vives de la culture québécoise.

Pour la petite histoire, quelques énervés folkloriques se sont effectivement pointés lors du concert, insultant copieusement les musiciens anglos, pointant très haut leurs fingers en criant «Québec français» et autres slogans aussi connus que pittoresques. Les organisateurs ont été forcés d’engager une équipe de sécurité spéciale. Hormis ces quelques zigotos, la soirée s’est bien déroulée. L’Autre Saint-Jean est devenu depuis un spectacle incontournable qui inclut toujours des anglophones. Cette année, d’ailleurs, François Parenteau, gentleman Zapartiste bien connu pour ses convictions souverainistes, en était le porte-parole. La seule différence, c’est que les organisateurs se dissocient désormais des festivités officielles… Plus question  pour eux de faire affaire avec la SSJB. Plus jamais.

Mario Beaulieu est en quelque sorte l’éminence grise du nationalisme identitaire au Québec pour qui aucun compromis n’est possible. Un nationalisme identitaire «en guerre» qui ne souhaite aucune discussion avec «l’ennemi» et que nous avons institutionnalisé à notre insu en laissant le mandat à la SSJB de fêter la Nation avec un grand N lors des célébrations officielles. C’est d’ailleurs ce même Mario Beaulieu qui prend la parole pour ouvrir le grand spectacle de la Fête Nationale au parc Maisonneuve à Montréal… De quoi donner aux anglophones le goût de se joindre au nous, j’imagine…

Rien n’a changé depuis. Comme Jean le Baptiste, ceux qui réclament un esprit de dialogue et d’inclusion crient dans le désert. La SSJB n’a absolument pas modifié sa position et Mario Beaulieu, qui est aussi président du Mouvement Québec Français, continue de parader à chaque fois qu’il le peut pour pointer du doigt des affiches en anglais dans le centre-ville de Montréal. Exclusion, dénonciation, délation, pointer du doigt, accuser, faire peur. Tels sont les ingrédients de la fameuse recette que concocte Mario Beaulieu depuis des années pour créer un climat serein de discussion qu’il réclame aujourd’hui.

Faites-nous rire, parce que c’est triste à voir. Très triste.

Je souligne, pour rigoler un peu, la dernière création du Mouvement Québec Français, dans laquelle Mario Beaulieu –visiblement très amusé- joue le rôle d’Obélix à l’occasion du Forum mondial de la langue française qui se tenait à Québec cette année.

Désolé, cette vidéo n'existe plus.

Certes, c’est de l’humour, des blagues, mais toujours dans le même champ sémantique du «combat», du village assiégé par l’ennemi, «l’infâme», où on ne fait aucune distinction entre New York et Los Angeles (des ennemis envahisseurs, indeedoh my god !) et Pointe Saint-Charles ou Verdun … Pour ces clowns tristes, c’est du pareil au même. Eh oui, même sous le couvert de l’humour, il n’y a aucun doute, nous sommes en guerre.

Ne riez pas… Tout cela est très sérieux!

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Le plus triste, c’est que les grands partis politiques nationalistes et indépendantistes, le Bloc et le PQ, ne sont jamais arrivés à calmer les ardeurs de ces nationalistes identitaires qui sévissent sur toutes les tribunes. Il s’agit de leur base militante. Il serait injouable pour les hautes instances de ces partis d’inviter ces protagonistes de la division à cesser le petit jeu de la haine ordinaire. Pierre Curzi, à l’époque de l’Autre Saint-Jean, avait bien essayé d’en appeler à l’ouverture d’esprit … Il fut tout de suite dénoncé par Marc Laviolette du SPQ libre qui n’a pas perdu de temps pour l’accuser de faire implicitement la promotion multiculturalisme, suivi de près par Patrick Bourgeois du RRQ.

Lors des dernières élections fédérales, Sébastien Ricard s’attaquait au NPD et à Jack Layton en déclarant, en plein rassemblement du Bloc Québécois que Layton parlait un français de «vendeur de chars usagés». Évidemment, on aurait pu attaquer Layton sur ses positions, sur son programme, mais non, Ricard a choisi de l’attaquer sur la langue, une langue de crosseur, une langue de quelqu’un qui veut vous vendre une minoune trop cher. Un Anglo qui parle en français, c’est louche et c’est tout. Ne le croyez surtout pas. De la haine ordinaire et facile. Le public a bien rigolé et applaudissait, même. Il ne s’agissait pas d’une réunion de sous-sol entre quelques patriotes crinqués, mais bien d’un rassemblement officiel du Bloc Québécois, le plus grand de cette campagne électorale. Invité à commenter cette sortie d’une maladresse abyssale, Gilles Duceppe s’en était lavé les mains avec le savon de la poésie. «C’est un artiste, un poète» avait-il répondu. C’est un sophisme. La poésie n’évacue pas le mépris et les poètes peuvent dire des bêtises –et en disent assez souvent.

À la même époque, lors de cette même campagne électorale fédérale, le PQ tenait son congrès National et diffusait en ligne, pour l’occasion, une vidéo mettant en vedette ce même Sébastien Ricard. Un homme de talent et un acteur hors pair, sans aucun doute, mais écoutons cette poésie qu’il nous livrait (décidément, la poésie est utile…).

«Montréal est en guerre, chaque rue est une tranchée, refuser de la faire voilà le vrai danger.»

La guerre encore, l’affrontement, le danger, la colère même… Toujours le même champ sémantique où les discours de paix et la réconciliation ne sont jamais au rendez-vous.

Mais ensuite, quand le feu prend, on se dérobe et on appelle au calme… How funny is that!

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Faut-il alors se contenter d’accuser simplement certains chroniqueurs des médias anglophones de souffler sur les braises de la haine? Sans doute, il s’écrit aussi bien des bêtises du côté fédéraliste. Mais dénoncer ces prises de positions exagérées sans prendre en compte l’ensemble du contexte de cette polarisation où chacun se campe dans ses positions, en jouant à celui-qui-le-dit-celui-qui-l’est, c’est au mieux de la malhonnêteté intellectuelle, au pire un désir de creuser encore plus le fossé qui sépare les deux solitudes. Mentionnons aussi que bien des francophones s’époumonent de manière assez peu subtile sur les ondes de certaines stations de radio… Qui sait si Richard Henry Bain n’était pas un fan de Jeff Filion, qui s’emploie plus souvent qu’autrement à détester à peu près tout le monde dans le camp indépendantiste! Ce serait pour le moins embarrassant pour ceux qui souhaitent se battre encore une fois dans les tranchées linguistiques…

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Nous ne savons rien de ce Richard Henry Bain. Nous ignorons son histoire, ce qu’il écoutait, ce qu’il lisait, ce qu’il appréciait ou ce qu’il détestait. Nous savons simplement qu’il s’est pointé armé pour jouer du fusil lors du rassemblement du Parti Québécois au Métropolis.

Ne soyons pas dupes. Si certains groupes sont prêts, déjà, à monter aux barricades pour dénoncer des coupables, c’est qu’ils n’ont aucune envie de réfléchir au contexte politique qui a causé la polarisation que nous constatons aujourd’hui et au rôle qu’ils pourraient eux-mêmes jouer dans cette tragédie. Ils ne font que trouver un prétexte pour lancer les roches qu’ils ont reçues la veille, comme le fait justement Mario Beaulieu ces jours-ci.