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Une expérience de débranchement: Pour une herméneutique des médias sociaux

Voilà! Je suis arrivé au bout de mon expérience de débranchement. Lors du dernier mois, je n’ai consommé aucune information en provenance des médias sociaux, sauf à deux reprises. En effet, nouveau chroniqueur que je suis dans l’équipe de Bazzo Tv, je me suis laissé tenté par une connexion sur Twitter le jeudi soir pour suivre les commentaires des auditeurs. Hormis ces deux accrocs, je suis demeuré fidèle à ma promesse de tenter de m’informer sans recourir au torrent de liens et d’articles auquel je suis normalement confronté sur facebook et Twitter.

On m’a demandé quelles étaient mes conclusions et si j’avais souffert d’un certain manque. Bien franchement, je ne sais trop quoi répondre. Au risque de vous décevoir, je dois admettre que n’ai ressenti aucun manque à la présence en ligne, sinon pour les blagues auxquelles je prends part avec quelques bons contacts.

Pour les conclusions, je serais bien embêté de répondre quoi que ce soit de précis, sinon dire que je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué quelque chose dans l’actualité, pas plus que je n’ai l’impression de ne pas avoir saisi les diverses prises de position face à telle ou telle nouvelle.

Cela dit, je tenterai ici de résumer quelques élénements de réflexion qui me viennent à l’esprit, de manière plus ou moins diffuse. N’allez pas y voir une analyse arrêtée, mais plutôt un amas de réflexions qu’il me faudra, plus tard, agencer de manière plus compréhensible. Pour l’heure, je partage ces quelques lignes avec vous.

Réflexion sur la paresse sociale
«S’informer fatigue, écrivait Ignacio Ramonet en 1993, et c’est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique.» C’est un texte auquel je réfère souvent, publié bien avant l’avènement des médias sociaux tels qu’on les connaît aujourd’hui. Or, ces derniers, s’ils permettent une forte participation «citoyenne» au sein de l’effervescence médiatique, nourrissent aussi bien souvent une certaine paresse intellectuelle. Le commentaire précède la compréhension, la réaction prend la place de l’analyse et on a vite l’impression de se retrouver face à une avalanche de remarques qui tiennent plus du réflexe que de la réflexion.

S’informer fatigue, certes, et cela est aussi vrai lorsque vient le temps d’aller à la rencontre de ceux qui font l’actualité, en prenant position ou en posant des actes signifiants. S’imaginer que les médias sociaux pourraient remplacer l’expérience de la conversation directe est un leurre séduisant mais un leurre tout de même. De la même manière qu’il est impossible de s’informer en consommant un téléjournal pour se divertir, il est aussi utopique de s’imaginer qu’à cliquer sur des «j’aime» et des «retweet» pour défier l’ennui –ce qui demeure un jeu- nous puissions éventuellement créer un lien social.

Je l’ai souvent répété, mais le simple fait que l’on confonde désormais «réseaux sociaux» et «médias sociaux» laisse croire que nous avons troqué les contacts humains essentiels à la civilisation pour s’en remettre à une sorte d’idéologie de la technique. Nous acceptons que le tissu social soit désormais composé de liens dans des bases de données et non de prises de contact entre des individus.

Lors de mon récent débranchement, il m’est arrivé de croiser des personnes en chair et en os avec lesquelles j’avais d’abord pris contact via les médias sociaux. Il a fallu qu’on se re-présente. «Bonjour, c’est moi Simon Jodoin» devais-je dire, comme s’il me fallait préciser que je n’étais pas, finalement, un compte Twitter ou une page Facebook. Plus encore, même en rencontrant des interlocuteurs avec qui j’avais beaucoup échangé, nous devions nous rendre à l’évidence: Nous sommes des étrangers qui ne nous connaissons pas.

Les médias sociaux sont purement et simplement des «médias». Parler de ces outils de communication comme des «réseaux sociaux» c’est un abus de langage et un piège de l’idéologie de la technique. Le lien social n’y est d’aucune manière engagé afin de créer un «filet» ou un «tissu» propre à nouer les individus entre eux. Ce n’est pas un «réseau» (network), c’est une interface.

À la paresse intellectuelle propre à l’information-divertissement se greffe maintenant une sorte de paresse sociale, une paresse de l’engagement corporel, de la présence effective d’individus dans un milieu de vie.

Qu’est-ce à dire, si en plus d’accepter la paresse de l’information, nous acceptons désormais la paresse sociale? La seconde est peut-être la conséquence prévisible de la première. En effet, nous avons accepté de nous informer sans nous fatiguer, sans partir à la recherche des faits. Dans le confort de nos salons, nous avalons quotidiennement le spectacle de l’actualité. Nous proposons désormais de ne plus partir à la rencontre de nos semblables. La paresse médiatique laissait entendre que nous avions abandonné la participation à la vie démocratique, la paresse sociale laisse supposer que nous abandonnons l’idée même de société.

Pour une herméneutique de la médiasocialisation

Il nous faut revenir au sens même de l’in-formation qui n’est rien d’autre, au final, qu’une «mise en forme» des faits, de l’actualité, de l’expérience immédiate du réel. Il s’agit de façonner la condition humaine telle qu’elle s’écoule dans sa quotidienneté. En somme, c’est le profane, le temporel, l’histoire même qu’il nous faut saisir, un peu comme s’il s’agissait d’une matière face à laquelle nous ressentons une certaine urgence d’en faire un objet d’observation. L’actualité n’est jamais terminée. Elle passe, à une vitesse folle. Je ne peux qu’en saisir quelques instants que je considère comme un amas temporaire, une vague construction, un bricolage. Un instant plus tard, ou plus tôt, elle serait inévitablement autre. Je ne peux qu’y plonger les mains pour en saisir quelques morceaux que je restitue après une manipulation rapide, dans le flot des événements.

«Tout s’écoule», selon la fameuse formule d’Héraclite. Pour autant que nous appréhendons le monde par le biais des médias sociaux, nous sommes constamment confrontés à une «structure contrariée du même et l’autre à la fois» (1). Le mot d’Héraclite s’adresse à nous, depuis l’aube de la pensée, alors que nous parlons d’un «flux» d’actualité et que les images et les sons arrivent à nous par streaming. Tout s’écoule en effet. «Pour ceux qui entrent dans ces fleuves, toujours les mêmes, d’autres et d’autres eaux toujours surviennent». (2)

C’est le lot des sciences sociales, au fond: Saisir et manipuler des bouts d’actualité pour les relancer dans le cours du temps sans trop savoir ce qu’ils deviendront.

À l’heure actuelle, cependant, nous nous trouvons devant une rivière à haut débit. En plongeant les mains dans le flot des événements, on ignore, dans le torrent, ce qu’on va saisir et sitôt qu’on relance l’objet produit par nos réflexions, on a à peine le temps d’y penser qu’il est déjà loin, dissout et emporté par un rapide tourbillon dans lequel s’entrechoquent d’autres objets que nous ignorions quelques secondes auparavant.

Nous nous retrouvons devant un dilemme: On peut choisir de façonner une forme qu’on garde pour soi, ce qui permet de la conserver intacte, ou la partager, ce qui la mettra en miette en quelques secondes. Ou bien l’information est condamnée au secret –ce en quoi elle perd son essence fondamentale car une forme invisible et non communiquée ne signifie rien- ou bien elle doit être détruite sitôt qu’elle est diffusée.

Le chron-iqueur, celui dont le travail n’est pas de prendre position en faisant le plus de bruit possible mais bien de plonger les mains dans le flot de l’actualité pour y trouver de la matière à questionnement, doit ainsi choisir entre l’oubli et la destruction immédiate. Ou bien il garde sa mise en forme pour lui, tentant ainsi de la préserver en demeurant muet (et oublié), ou bien il la rejette à l’eau, acceptant de la détruire aussitôt.

Il s’agit là d’un défi qui suppose une certaine humilité. S’imaginer que l’on puisse réfléchir dans les médias tout en étant à l’abri de la destruction immédiate relève de la naïveté ou de la prétention. C’est le jeu auquel on accepte de jouer. Nous parlons, nous réfléchissons, et aussitôt des milliers d’autres réflexions viendront détruire la nôtre. Si on ne souhaite pas participer à ce jeu où se bousculent le même et l’altérité, il ne faut tout simplement pas plonger. Il faut cesser toute participation à cette forme de communication et aller vivre dans un tonneau…

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[1] RAMNOUX, Clémence, HéracliteDictionnaire des philosophes, (Tome 1 A-J),  Paris, PUF, p.1184

[2] Ibid