Marine Le Pen en voyage au Québec
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Marine Le Pen en voyage au Québec

Sa visite n’a à peu près pas été annoncée. Elle apparaît comme ça, tout bonnement, comme sortie de nulle part tant et si bien qu’on se demande ce qu’elle peut bien venir faire ici. On n’a d’ailleurs que très peu de détails sur son itinéraire. Ce voyage aurait été préparé dans le plus grand secret. Le journal Le Monde rapportait samedi dernier la nouvelle en trois paragraphes où on n’apprend à peu près rien, sinon quelques vagues intentions touristiques.

Au Canada, la députée européenne doit notamment rencontrer la communauté française, tenir une conférence de presse à l’occasion de la Journée de la francophonie, visiter une usine du constructeur aéronautique Bombardier, assister à un match de hockey et conduire un traîneau à chiens.

Qu’importe, Marine est là, et ça suffit pour provoquer des déserts sans fin de discussion. Faudrait-il la rencontrer? Est-ce qu’elle pourra s’entretenir avec tel ou tel politicien? Est-ce que des citoyens du Québec partagent ses opinions politiques? Et vous, Germaine, vous en pensez quoi de Marine Le Pen?

Voilà de quoi nous occuper par les jours de grand froid, mais toutes ces questions, à la limite, sont plutôt secondaires. Car peu importe comment vous y répondrez, une seule conclusion s’impose : Marine est là. C’est suffisant. C’est tout ce qu’elle veut dire. Tenter de dégager une autre signification à ce voyage relève de l’art des mots croisés. C’est au mieux un hobby, au pire un vice.

Car Marine Le Pen ne vient pas nous parler à nous ni à aucun de nos représentants. Elle ne porte aucun message que nous ne saurions pas déjà. Elle n’a pas à nous convaincre de quoi que ce soit et elle ne tente pas de provoquer ici un débat nouveau. On se débrouille d’ailleurs assez bien entre nous avec la sémantique du bougnoule sans avoir besoin de son apport. On a même voté manière hijab lors de la dernière élection fédérale après avoir passé considérablement de temps à causer halal et identité au cours des derniers mois. Et ta saucisse, tu la sers comment, toi? Sans voile, mais avec choucroute, merci. N’en jetez plus, on sait comment faire.

Marine Le Pen ne nous parle pas. Elle parle à sa base, à ceux qui sont déjà convaincus, qui votent pour le Front National et qui ne changeront pas d’avis. C’est tout le truc des communications de ceux qui n’ont plus rien à discuter au fond. Car discuter implique un désaccord et le désaccord, lui, sous-entend une certaine diversité. Il n’y a rien de tel dans ses propositions. Ici, on vise l’identique.

C’est de la prestidigitation. Marine Le Pen se rend au Québec. Tout est orchestré dans ses communications pour donner une certaine prestance internationale à ses prétentions. C’est de l’officiel, du protocolaire fabriqué. Il faut d’ailleurs voir les messages envoyés par Sébastien Chenu, conseiller régional de Picardie-Nord-Pas-de-Calais du Front National pour s’en convaincre. Revenons sur la fameuse nouvelle des jeunes du Parti Québécois qui auraient rencontré Marine. Elle se présentait à l’origine ainsi :

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Voilà. Quatre quidams inconnus dont un sévèrement tatoué du cou — rien contre ça, mais bravo pour la déco dermique — se pointent pour la rencontrer. Tout à coup, pour fin de communication, ils se transforment en une entité globale : « les jeunes militants du Parti Québécois! » avec point d’exclamation madame! Pas des jeunes militantsles jeunes militants! Ce sont eux, au complet. Plus encore, les échanges étaient « passionnants ». Imaginez un peu! On a sans doute refait le monde trois fois et peut-être même plus! On a parlé de quoi? Allez savoir. On ne va pas gâcher la passion pour si peu.

Les dés venaient de rouler et le pointage s’est avéré gagnant. À partir de rien, nous avons pu fabriquer une polémique, un reportage et une sortie en règle du chef du Parti Québécois sur son compte Facebook en prime. Excellent! Tout est bien placé pour la suite.

La suite, c’est Marine qui est là, encore, et qui peut marteler que le message qu’elle porte en France trouve écho au Parti Québécois. Nous ne sommes pas seuls! Le chef s’est dissocié de ces quatre joyeux drilles? Qu’importe? N’est-ce pas partout pareil? Identique justement? Les élites n’écoutent plus le peuple et sombrent dans la pensée unique. Ils fuient le débat! Marine a raison.

C’est quand même habile.

Tout va bien. Tout est en place pour un autre tweet de Sébastien Chenu qui se veut, encore une fois, grandiose. Remarquez ici, Marine n’a pas seulement une lampe de corridor d’hôtel sur la tête, elle « suscite un intérêt considérable des médias québécois ».

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D’accord, d’accord. Je suis de mauvaise foi. C’est vrai, il y a bien eu un intérêt de la part des médias qui a donné suite à quelques entrevues. Mais pour dire quoi? Pour débattre de quoi au juste? De rien. Peu importe la question qu’on lui pose, la réponse est toujours la même : Elle porte l’inquiétude de l’identité nationale face à la mondialisation et c’est partout du pareil au même, ici comme en France, nous sommes encore identiques. Exit les subtilités historiques, trop long les analyses sociologiques ou politiques, trop embarrassantes les différences. Il faut marteler le message pour qu’il soit bien compris par ses militants : Trop de migrants, trop de libre échange, frontières trop poreuses, la classe moyenne subit. Même ici, c’est dire! Elle irait à Kuala Lumpur que ce serait vrai aussi.

Le bruit et l’odeur, comme disait l’autre.

Laissons ici Marine Le Pen à ses velléités touristico-diplomatiques. Souhaitons-lui une bonne balade en traîneau à chien dans un corridor d’hôtel. Contemplons seulement, en guise de conclusion, son regard hagard sur les plaines d’Abraham, lieu de toutes les défaites, qui a été retweeté 10 fois par quelques marinistes émus. Bon voyage!

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Mise à jour, 22 mars 2016

Je vous parlais hier soir dans ce billet de la stratégie de communication mise en place par l’équipe de Marine Le Pen pour son voyage au Québec.
En voici un excellent exemple qui, malheureusement, n’existait pas hier lorsque j’ai mis ce texte en ligne.
 
Aujourd’hui Sébastien Chenu fait circuler cette image avec les mots suivants: « Face au terrorisme islamiste, @MLP_officiel incarne la résistance, dans les médias québécois. »
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Sur la photo, on peut voir le titre d’une chronique signée par Yves Boisvert dans La Presse. Pris comme ça, « Jeanne d’Arc chez les Bisounours », pourrait laisser croire que pour le chroniqueur, elle incarne la résistance et que c’est ce qui est rapporté par nos médias.
 
Sauf que. oups, ceux qui ont lu l’article savent que le propos est tout autre et qu’elle se fait sérieusement remettre en question par Boisvert. Il suffit de le lire, voici le lien.
 
 
C’est quand même fascinant cette mise en scène…